Nul en sciences !

reproductiondesgrenouillesJ’ai toujours été nul en sciences. Peut-être mon affection pour Aristote vient-elle de là. Car lui aussi, à ce qu’on m’a dit, était nul en sciences ! Moins que beaucoup de son époque, mais tout de même : sa physique ne vaut plus un clou, sa biologie ignore tout de ce que les plus ignares d’entre nous connaissent, son astronomie ferait rire un écolier perturbateur du fond de la classe… en quelques petits siècles, notre connaissance scientifique a tellement progressé que nous pouvons nous targuer d’en savoir nettement plus au sujet de la vérité que toutes les générations précédentes. Exit donc, Aristote, et sa façon fantaisiste d’expliquer la chute des corps. Je me souviens qu’à la question : « pourquoi une pierre tombe-t-elle au sol, lorsque je la lâche ? », le Stagirite répondait doctement : « parce qu’elle tend à rejoindre son lieu naturel, qui est la terre ». Les plus impitoyables se moqueront sans façon, les plus généreux diront : « il ne pouvait pas encore savoir, le pauvre. La vérité sur la gravitation universelle n’avait pas été découverte ».

Mais moi je ne songe même pas à lui trouver des excuses. Car dans cette incroyable nullité scientifique, je vois tout ce qui me plaît en lui. Au dix-neuvième siècle, Auguste Comte -le pape du positivisme -prétendait que l’humanité, au cours de sa longue évolution, était passée par trois stades : le stade religieux, le stade métaphysique, puis enfin le stade scientifique (stade « positiviste »). Il va sans dire que, à ses yeux, cette évolution était aussi l’histoire d’un progrès. Pensez donc : la raison triomphante allumait le flambeau de la science pour éclairer tous les peuples et dissiper les ténèbres de la religion, les vapeurs de la métaphysique ! Cette présentation du processus me convient assez. Mais l’extase positiviste me laisse plus dubitatif. Certainement, il fût un temps où tous les hommes étaient scientifiquement d’une ignorance crasse. Tant bien que mal, je m’efforce de perpétuer cette grande tradition. Dans sa façon d’ignorer ce qui nous passionne tant, elle témoignait -à mon avis -d’une certaine profondeur.

Nul ne doutera de la haute valeur qui s’attache à la connaissance rigoureuse et précise, scientifiquement établie, du mode de reproduction des grenouilles en milieu aquatique. Toutefois, la pertinence fondamentale de cette connaissance pour un esprit aussi ordinaire que le mien semblera beaucoup moins évidente. Au vu des enjeux manifestes de mon existence, je n’ai guère le temps de m’intéresser à des questions aussi précises. Je suspecte l’humanité commune d’être comme moi plus spontanément attachée à des questions d’ordre général. Avant de connaître ceci ou cela, nous cherchons à comprendre le Tout. Il paraît important de saisir d’abord les choses dans leur globalité, avant de nous attacher à étudier chaque partie pour elle-même. Le détail des éléments pèse moins à nos yeux que leur juste place dans le vaste ensemble du monde. Trouver les causes premières et ultimes est ainsi l’objet d’une quête essentielle qui fait très aisément passer pour un peu mesquine l’investigation minutieuse des causes secondes. Du premier jour où le premier homme porta sur le ciel un regard étonné, il fût probablement métaphysicien. Ses interrogations d’alors nous demeurent familières  : d’où viens-je ? Où vais-je  ? Que dois-je faire ?… Et c’est de la religion, naturellement, qu’il attendait une réponse. Car la religion, il faut au moins lui rendre cet hommage, apporte des réponses explicites à ces questions massives.

Mais la science elle, n’a jamais prétendu y répondre . Son apparition fût une saine réaction contre une tendance paresseuse de la raison à vouloir se contenter des causes générales. Lorsqu’un crayon tombe par terre et que vous cherchez la cause de cet événement, vous vous contentez facilement d’explications assez sommaires. Si votre crayon est tombé, c’est parce que vous l’avez lâché. Voilà la « cause efficiente ». Et si, une fois en l’air il tend irrésistiblement vers le sol c’est que quelque chose manifestement l’y attire. Voilà pour la « cause finale ». Pour autant qu’on puisse en juger aujourd’hui, Aristote n’avait pas tort d’estimer qu’une pierre qui tombe au sol était d’une certaine manière appelée par lui. La seule chose que l’on peut lui reprocher, c’était de se satisfaire de cette explication grossière. Car il demeurait encore la possibilité de se demander comment exactement, par quel mécanisme précis un corps pouvait en attirer un autre… Soit, mais reconnaissons au moins qu’il est beaucoup plus naturel de se demander « pourquoi » les choses arrivent que de se soucier de leur « comment ». Il n’y a que lorsque je cherche à réparer ma voiture tombée en panne, ou lorsque je tente de monter un meuble Ikea que la question du « comment » prend une importance cruciale. Savoir comment une pierre tombe et suivant quelle loi de vélocité, en décrivant quel mouvement, j’admets volontiers que je m’en fiche. Si je m’occupais à concevoir des engins balistiques, il en irait évidemment autrement. Le comment est d’un intérêt pratique immense, car c’est de lui que dépend notre capacité à saisir d’abord, puis à maîtriser les mécanismes qui gouvernent les phénomènes. Mais d’un point de vue strictement théorique, par rapport aux choses qu’il nous est fondamental de connaître, c’est d’un maigre intérêt. La science a assurément le pouvoir de transformer concrètement notre existence, mais je ne suis pas du tout sûr qu’elle puisse nous offrir le moindre repère existentiel.

Voilà pour moi une bonne raison de préférer encore Aristote à Darwin. En matière biologique, Aristote était finaliste : il croyait que si les chiens avaient des pattes, c’était afin de pouvoir courir. Il ignorait assurément tout de la sélection naturelle et des lois de l’évolution. Mais il n’est pas certain que la connaissance de ces mécanismes l’eût profondément ébranlé. Car savoir exactement comment des pattes ont poussé aux chiens est une connaissance très utile lorsque l’on ambitionne d’améliorer un cheptel canin. Connaître le mécanisme secret qui préside à cette évolution vous place en position de l’utiliser à votre convenance. La médecine, en particulier, a beaucoup à y gagner. Mais tout le monde n’a pas besoin de devenir un médecin compétent. Tout le monde n’a pas vocation non plus à devenir un professionnel de la manipulation génétique. En revanche, tout le monde a besoin de comprendre pourquoi il existe. Il se peut que cette existence ne soit due qu’au hasard. Il se peut aussi inversement, comme le soutient Aristote, que cette existence soit conçue d’après un plan. Les deux options sont également possibles, au sens où rien intellectuellement n’empêche d’opter pour l’une ou pour l’autre. Ce qui fournit une excellente occasion de nous quereller.

« Comprenez, me rétorque un ami, que pour un esprit aussi scientifique que le mien, votre hypothèse d’une providence divine est un peu dure à avaler ». Je comprends surtout qu’un esprit scientifique n’a nul besoin de s’embarrasser de telles questions. Tant qu’il s’efforce de rendre compte du mécanisme, il peut parfaitement omettre de se demander qui l’a mis en place et à quelles fins. Mais jamais l’absence d’une question n’a eu la valeur d’une réponse. A écouter mon ami, il semble pourtant que l’existence d’un Dieu providentiel doive être tenue pour douteuse pour la bonne et simple raison qu’il n’éprouve aucun besoin de se demander s’Il existe. Pour lui, à juste titre, Dieu est une hypothèse inutile. Seulement, ce manque d’intérêt pour les questions métaphysiques ne saurait se faire passer pour une thèse métaphysique en faveur de la non-existence de Dieu. Beaucoup de scientifiques, et des plus autorisés, cèdent ainsi à cette espèce de confusion grossière : ils prennent leur propre indifférence aux questions philosophiques pour une forme d’engagement philosophique.

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