Le penseur « par lui-même »

vacheallongeeComment, me dit-on, vous êtes philosophe et vous renoncez à penser par vous-mêmes ? Est-il possible que vous acceptiez un dogme, sincèrement, en abdiquant toute pensée critique ? N’éprouvez-vous aucune gêne à croire ainsi tout ce que l’on vous dit de croire, sans vous poser plus de questions  ? Pour un peu, si la politesse ne les retenait, ils me demanderaient aussi si je n’ai pas honte. Pour tout dire et franchement, non. Penser par moi-même, avoir mes propres idées bien à moi et mon petit système personnel est une gratification dont je me passe volontiers.

D’abord, je n’ai pas assez de talent pour y prétendre. Enrichir le paysage intellectuel d’une idée vraiment neuve requiert rien de moins que du génie. Pour l’ordinaire, la plupart des gens font exactement comme moi : ils se contentent de brasser des idées qui sont déjà là, à disposition, prêtes à l’usage. Neuf fois sur dix, ce que l’on prend pour une idée neuve n’est qu’une vieille idée ripolénisée. Dans ces conditions, quel mal y-a-t-il à n’être qu’un suiveur, puisqu’il n’est pas donné à tout le monde d’être un maître ?

Telle que je me la présente, ma pensée n’est rien d’autre qu’un gros estomac voué à digérer patiemment la pensée des autres. C’est une fonction modeste, presque bovine, mais si les idées ne viennent pas de moi n’est-ce pas la seule façon correcte de les faire devenir miennes ? Un bon cannibale sait qu’en mangeant son ennemi, il fait passer en lui quelque chose de sa force. Il n’y a pas d’appropriation plus certaine ni plus aboutie que celle-là. Peu importe qu’une idée vienne d’autrui ou de moi. Le point essentiel n’est pas là. L’important est qu’elle puisse trouver en celui qui la reçoit un terreau suffisamment généreux pour pouvoir s’épanouir comme elle le mérite.

Encore faut-il, car j’ai l’estomac délicat, que ce que l’on me donne à manduquer puisse me satisfaire. Je n’ai pas la prétention de me repaître de ma propre substance; en revanche, je suis très exigeant sur la qualité des aliments qu’on me sert à dîner. D’abord, j’exige de connaître leur origine, car il y a des nourritures spirituelles qui sentent la daube frelatée. Volontiers suiveur lorsque Platon me trace la voie, véritable mouton de panurge quand Aristote m’explique la vie, inconditonnel perroquet de Saint Thomas d’Aquin, je l’avoue. Je n’ai rien d’original. Ils sont mes maîtres et face à eux je resterai toujours l’élève reconnaissant qui a reçu la joie d’être admis à leur enseignement. On peut aimer ou ne pas aimer cette viande dont je fais mes repas ordinaires. Mais personne ne prétendra, je crois, qu’elle est de la mauvaise nourriture. Politesse pour politesse, je reconnais assez volontiers aux gastronomes nietzschéens et aux gastronomes marxistes une certaine délicatesse de palais.

Mais j’aurais beaucoup plus de mal à rendre cet hommage à celui qui prétendrait en face de moi être un libre penseur, ne se reconnaissant ni dans un maître à penser ni dans aucune école de pensée. A celui-ci, qui affirme fièrement tracer sa propre voie sans suivre personne, j’aurais deux choses à objecter. La première, c’est qu’il est très facile de céder à l’illusion que l’on pense par soi-même lorsque l’on ignore en fait d’où viennent exactement nos idées. La plupart des miennes sont dûment estampillées « pur boeuf », ce qui n’est guère étonnant venant de Saint Thomas. Ce label certifie la qualité, et atteste de l’origine. Mais plus on descend dans la gamme alimentaire, moins l’origine est traçable. Il en va ainsi pour les idées : les plus faciles, les moins substantielles, les opinions courantes, mal conçues, mal fagotées, sont les denrées qui circulent le mieux. Et comme elles traînent partout et qu’elles semblent vraiment ne provenir de nulle part, on se fait rapidement accroire à soi-même qu’on les a inventées pour de bon.

N’y a-t-il pas beaucoup de ces libres penseurs qui imaginent être originaux quand, en réalité, il ne font que sacrifier à des opinions convenues ? Percevant dans leur tête la présence d’une idée dont ils ignorent parfaitement l’origine, ils s’en attribuent naturellement le mérite. Pas un moment ils ne semblent s’aviser que l’idée lumineuse qui a clignoté dans leur tête allume aussi généreusement tous les lampadaires de la ville : « Je sais que je vais choquer beaucoup de gens, mais il est de mon devoir de dire ce que je pense. » Un tel préambule laisse en général augurer quelque chose d’immense, une révélation fracassante et choquante. Mais vous en serez pour votre attente. « Je suis convaincu que nous devons mener une guerre impitoyable au fanatisme ! Que la pauvreté doit cesser ! Qu’il faut protéger notre environnement ! Qu’il faut lutter contre l’intolérance, le racisme, l’antisémitisme et toutes les formes de xénophobie ! Qu’il faut défendre la liberté de la presse et se battre pour la liberté d’opinion ! Qu’il est odieux d’abandonner son chien sur le bord d’une route et que c’est de la cruauté de faire souffrir les animaux…..»

Mais à supposer même que ce libre penseur soit, autant qu’il le prétend, libre de toute influence ; à supposer, qu’il ne soit la brebis suiveuse d’aucun berger, qu’y gagne-t-il exactement ? Pour quoi faire ? Je conçois qu’il puisse être important pour chacun d’avoir sa maison à soi, une maison qui vous appartienne et dont vous pouvez disposer à votre guise. J’aime assez l’idée que ce qui est à moi soit à moi. Mais je ne vois pas du tout l’intérêt qu’une idée soit à moi plutôt qu’à autrui. En principe, ce qui donne de la valeur à une opinion, ce n’est pas le fait qu’elle soit mienne, mais d’abord le fait qu’elle soit vraie ou du moins vraisemblable. Une croyance ne vaut la peine d’être soutenue que dans la mesure où nous jugeons qu’elle est conforme à la réalité. Partant de là, pourquoi voudriez vous que je tire la moindre fierté d’une opinion qui -serait-elle complètement idiote -aurait pour unique mérite d’être « mon » opinion ? Un étron ne sent pas meilleur du fait seul qu’on en revendique la paternité.

Présentez-moi seulement un maître en qui je puis avoir confiance. Alors, je n’aurai absolument aucune gêne à croire tout ce qu’il me dira de croire. Je me méfierai plus volontiers de ma propre pensée que de la sienne, trop conscient de ma faiblesse comme de sa force. Loin de me sentir asservi, je me sentirai libéré par lui, puisqu’on ne peut être vraiment libre tant qu’on ignore la vérité. Un tel maître existe-t-il ? Aucun homme mérite-t-il pareille confiance ? Combien de maîtres abusifs ? Combien de faux prophètes ? Beaucoup m’ont séduit. Quelques uns m’ont semblé très crédibles. Mais un seul m’a donné à ce jour l’impression d’avoir réponse à tout et de ne jamais se tromper. De son propre aveu, il est vrai, ce n’était pas seulement un homme…

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