Le nazi modéré 

nazimodereDepuis le temps que j’entends la rengaine, je la connais par cœur : « Allons ! Allons ! Vous n’ignorez pas, sans doute, tous les crimes que l’on commet depuis toujours au nom de la Vérité ! Y a-t-il jamais eu quelqu’un de plus intolérant que celui qui est persuadé d’avoir raison ? ».

A ce compte, le remède est tout trouvé : puisqu’il est dangereux de se montrer trop convaincu, il ne reste plus qu’à vous montrer mollement convaincu. Ne dites jamais : « ceci est mal, vade retro satanas ! », mais dites : « à mon avis, ceci est mal ». N’affirmez plus : « tu te trompes ! », trop péremptoire, mais préférez : « je crois que tu te trompes ». Ne prétendez jamais avoir raison, mais laissez toujours entendre que vous pourriez avoir tort.

Inutile de préciser que la croyance religieuse est directement visée par ces recommandations officielles du nouveau manuel de savoir-vivre. Il n’y a rien de plus grossier qu’un croyant convaincu, un de ces rustres mal-polis qui prétendent posséder la vérité. C’est avec cette espèce là, vous pouvez en être certain, qu’on fait pousser les fanatiques et les brûleurs de cierge. Si vous voulez être un croyant fréquentable, il vous faut donc apprendre à réciter votre credo comme le ferait un honnête sceptique : « Je crois en Dieu le père et en son fils unique Jésus-Christ », voulant signifier par là que vous « croyez » en Dieu comme vous « croyez » qu’il va faire beau demain ou comme vous « croyez » encore que cette couleur ira bien à votre teint… dans le fond, vous n’êtes absolument sûr de rien. Il se pourrait parfaitement que vous fassiez fausse route, et la pleine conscience de cette éventualité vous garde heureusement de tout discours trop dogmatique. Pourquoi chercheriez-vous à importuner les autres avec des croyances auxquelles vous-même n’adhérez qu’à-demi et des vérités dont vous n’êtes pas certain ?

Eh bien, soit ! Imaginez que l’une de vos croyances soit fausse. Mettons, pour faire simple, une croyance du genre nazi. Vous pensez donc que certaines personnes sont des parasites sociaux, des inutiles, et qu’il faut donc les éradiquer. Vous pensez que l’eugénisme pratiqué activement n’est pas une mauvaise chose. Mais attention ! Vous n’êtes pas un nazi fanatique. Non, vous seriez plutôt de la tendance « nazi modéré », de ceux qui adhèrent sans grande conviction. Un nazi sympathique, « ouvert à la discussion ».  Cela rendrait-il plus acceptable ce à quoi vous croyez ? Personnellement, je ne pense pas. Même si vous preniez toutes les précautions oratoires de rigueur pour montrer que votre croyance n’est à vos propres yeux qu’une opinion, elle n’en reste pas moins fausse et dangereuse.

Il est des croyances qui, si modérément qu’on y adhère, n’en laissent pas moins d’être des croyances odieuses. Les idées ne sont pas comme ces alcools qui demeurent bons si on les consomme avec modération. Certaines d’entre elles sont des poisons dans lesquels on ne devrait même pas tolérer de tremper les lèvres. Le problème ne réside pas dans notre façon de croire (trop ou fanatiquement), mais bien dans ce que nous acceptons de croire. La modération que vous mettrez à croire des opinions dangereuses ne vous met pas du tout à l’abri des crimes que ces opinions tolèrent. Croire mollement à des choses monstrueuses ne fera peut-être pas de vous un agent d’extermination, mais cela vous prédispose quand-même à une certaine complicité.

Inversement, il est d’autres croyances tellement bonnes qu’on devrait les soutenir inconditionnellement et sans modération. On croit toujours trop, si peu que l’on croit, lorsque l’on donne son consentement à des mensonges. Mais on ne croit jamais assez, jamais trop fermement, lorsque l’on adhère à des vérités. Si tant est que l’amour du prochain, la charité, le respect de la vie fassent partie de ces vérités, qui prétendrait qu’il est bon de les défendre mollement  et du bout des lèvres ? Qui donc oserait affirmer qu’une cause juste ne mérite pas un engagement total ? Si nous ne sommes pas disposés à nous quereller et même à nous battre pour cela, notre renoncement est une lâcheté. Deviendrait-on d’un seul coup un homme dangereux, parce qu’on mettrait trop de véhémence à protéger la veuve et l’orphelin ? Serait-on suspect d’intégrisme, parce qu’on aurait simplement une foi à déplacer des montagnes ?

Traiter toutes les croyances de la même manière, sans égard pour leur contenu, les renvoyer dos à dos dans une commune indistinction en prétendant que la seule différence pertinente entre elles repose sur notre degré d’adhésion, est parfaitement idiot. Croyez-vous un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ? Attention aux excès ! Trop, ce n’est pas bon ! De cette manière, tous les gens modérés passent pour de gentilles personnes et tous les extrémistes pour des égorgeurs d’enfant.

Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Il y a des modérés qui soutiennent modérément des opinions tellement dangereuses qu’ils pourraient bien encourager sans le vouloir ces égorgeurs d’enfants. Il y a aussi des extrémistes tellement convaincus qu’ils sont prêts à faire barrage de leur corps, quand les discours ne suffisent plus, pour retenir le couteau des bouchers. Je n’ignore pas tous les crimes que l’on commet depuis toujours au nom de la Vérité. Mais vous n’auriez aucune envie, je suppose, de vous priver des nombreux bienfaits accomplis en son nom.

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