Gnons et Orrions

violencereligieuseNe vois-je pas toutes les violences que l’on commet aujourd’hui au nom de la religion ? Ai-je besoin d’une autre preuve ? Je vois bien ces violences. Comment les ignorer ? Mais je ne vois pas bien de quoi elles sont la preuve. Peut-être, j’imagine, sont-elles la preuve que la religion est dangereuse. Oui, elle peut l’être; comme à peu près n’importe quoi qui revêt quelque importance à nos yeux. L’autre jour, j’ai vu deux automobilistes s’échanger gnons et orrions pour une priorité mal respectée. Et juste à côté de moi, j’ai dû séparer deux petits barbares qui s’avoinaient d’injures pour la simple possession d’une télécommande. J’en déduis logiquement que la voiture et la télévision sont aussi des choses dangereuses.

Il se peut qu’à vos propres yeux la question du salut éternel ne soit pas un motif suffisamment sérieux de se faire la guerre. Ce qui fait que vous trouvez les violences religieuses particulièrement absurdes et inacceptables. Mais cela prouve seulement qu’à vos propres yeux la religion n’est pas une chose très importante. Ces querelles de clocher sont pour vous comme ces absurdes batailles de chiffonniers auxquelles se livrent mes enfants pour la possession de six sous trois pommes… Je ne discute pas ce point de vue. Reste à savoir seulement s’il y a, dans votre système de croyances, des choses qui ont encore suffisamment de valeur pour que vous soyez tenté, vous aussi, de voir rouge lorsqu’elles sont contestées. La démocratie ? La justice ? La liberté ? La Laïcité ? Que sais-je encore ? Et qu’importe, puisque n’importe laquelle de ces causes peut en pratique, pour peu qu’on y tienne énormément, justifier qu’on en vienne aux poings.

Je puis parfaitement comprendre qu’un homme cède à de sauvages impulsions quand son bien le plus précieux lui semble menacé. Je comprends beaucoup plus difficilement l’homme placide et pacifique qui n’éprouverait jamais aucune envie de ce genre. Car il y aurait en lui quelque chose de psychologiquement bizarre, comme si aucun bien n’avait suffisamment d’importance à ses yeux. Personnellement, je me sens plus proche de ces paquets de haine volcanique qui entendent se faire impitoyablement justice lorsque l’on a touché à leur famille. Dans mon système de croyance, la famille est un bien très précieux. Elle fait donc naturellement partie de ces choses pour lesquelles je serai bien disposé, s’il le faut, à exterminer mon prochain. Je ne prétends nullement que ce serait bien. Mais j’affirme que c’est une tentation naturelle et que, par conséquent, la seule façon honnête de proscrire la violence entre les hommes serait de leur ôter tout attachement à quelque bien que ce soit.

Ça, ou alors : encadrer ces tendances agressives par une solide armature morale. Une morale qui enseignerait que toutes les fins ne se valent pas et que tous les moyens ne sont pas également acceptables. Où allons-nous trouver un tel garde-fou ? On n’en finit pas de reprocher à l’Eglise son rôle dans les Croisades, l’Inquisition, la Saint Barthélémy….Mais à l’évidence, il ne nous serait jamais venu à l’idée de condamner ces violences perpétrées au nom de la religion, si nous n’avions baigné, comme en dépit de nous, dans l’héritage multiséculaire d’une religion qui n’a cessé de prêcher l’amour du prochain. De sorte que l’accusation lancée contre le christianisme se nourrit toujours des prescriptions d’une morale chrétienne qui demeure, pour l’essentiel, « notre » morale.

Reprocher à quelqu’un de ne pas agir conformément à sa croyance n’est pas du tout la même chose que lui faire grief d’agir conformément à sa croyance. Dans un cas, la validité et la légitimité de la croyance n’est pas remise en cause, puisque l’on aimerait au contraire la voir mieux appliquée. Ainsi peut-on reprocher aux chrétiens d’avoir trahi leur foi, toutes les fois où ils se sont livrés à des massacres. Tout simplement parce qu’une telle attitude paraît en contradiction manifeste avec les principes d’une morale évangélique qu’ils revendiquent et à laquelle nous continuons d’adhérer. Mais alors on ne les accuse pas d’agir en chrétiens, on leur reproche au contraire de ne pas le faire ! Loin d’être complice de la violence, la religion chrétienne reste encore pour nous la plus immédiate raison de vouloir la combattre.

J’ignore ce qu’il en est pour les autres religions. En particulier, je ne sais pas s’il convient de reprocher à un fanatique musulman de se comporter comme un mauvais musulman, ou si il faut au contraire lui faire grief d’être un trop bon musulman. Tout dépend de ce que sa religion lui demande de croire, ce que je n’ai nullement la prétention de savoir. Mais je sais qu’il serait en tout cas absurde d’attendre de lui qu’il se comporte en chrétien et qu’il reconnaisse dans la Charité sa grande vertu capitale. Il ne peut être exclu en principe que la violence religieuse soit liée à des articles de foi qui la tolèreraient ou même l’encourageraient. On ne peut en décider tant que l’on s’obstine paresseusement à mettre toutes les religions dans un même panier, comme si la détermination exacte de ce à quoi l’on croit n’avait aucune espèce d’importance pour juger exactement de votre niveau de dangerosité.

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