Mon dogmatisme cool

lefoudogmatiqueIl n’est pas très flatteur de passer pour un esprit dogmatique. Dans une société de gens instruits, ouverts à la discussion et sans idée préconçue, le dogmatisme ressemble à une forme pathologique de claustration mentale. Il y a bien des façons d’en être atteint et certaines variétés, à ce qu’on raconte, se soignent mieux que d’autres. Mais grossièrement, un tableau clinique du dogmatique standard ressemblerait à ceci : quoi qu’on lui dise et quelles que soient les solides objections qu’on lui présente, le dogmatique refuse obstinément d’admettre qu’il se trompe. Il est persuadé que ce qu’il croit est vrai, d’une vérité définitive qui ne souffre aucune espèce de remise en cause. Acculé, il continuera de répéter en se bouchant les oreilles et en se cognant la tête contre les murs : « c’est la vérité ! La vérité vraie ! Vraiment vrai ! Vrai de vrai ! ».

La première fois que j’ai appris que je souffrais de dogmatisme congénital, je ne m’y attendais pas. J’ai cru d’abord à une insulte. Comme toujours en ces occasions, je suis demeuré un certain temps coi avant de me réveiller lentement puis de lancer une de ces contre-attaques cinglantes qui vous valent une réputation de terreur : « Toi-même, eh dis-donc ! ». Mais pour le coup, je n’avais rien à objecter. C’est vrai, après tout, j’étais bien ce qu’il disait. Non seulement je croyais à certaines choses qui se présentaient à mes yeux comme des vérités définitives et indiscutables : la Trinité, la Création du monde, le Péché originel, l’Incarnation de Dieu, Sa mort, Sa résurrection…. Mais en plus, je ne considérais pas du tout comme une vertu le fait de pouvoir en douter. Bien plutôt, j’aurais aimé avoir une croyance plus ferme, plus solide, moins réceptive aux hésitations et aux soupçons en tout genre qu’on me versait dans l’oreille.

Voilà. J’étais dogmatique. L’histoire de ma vie : comment j’ai découvert que j’étais dogmatique. Au début, c’était très difficile. Dans la rue, je baissais la tête lorsque je croisais des gens qui n’étaient pas dogmatiques comme moi. A la longue, quand-même, on finit par s’y habituer. On s’habitue à tout… Si je devais écrire cette histoire, j’essaierais de terminer sur une note plus positive. Il y a l’option : « comment j’ai finalement guerri de mon dogmatisme ». Trop facile, déjà vu. Alors comme explicit, je choisirais plutôt : « comment j’ai finalement découvert que mon dogmatisme était cool ». La formulation est à revoir, bien sûr, mais c’est à peu près l’idée. Laissez-moi vous expliquer…

A moins d’être franchement dogmatique, vous ne pourrez jamais être sûr de rien. Même la plus indiscutable vérité scientifique, celle qui est démontrée, prouvée et re-prouvée n’échappera pas à la vigilance de votre soupçon. Car pour être vraiment certain qu’il affirme quelque chose de vrai, le scientifique lui-même ne peut se contenter de contrôler ses preuves. S’il présuppose qu’elles suffiront à forcer la conviction, c’est parce qu’il admet aussi tacitement un certain nombre de vérités communément admises : par exemple, qu’il y a, hors de notre tête, une réalité observable et que la raison est le meilleur moyen dont nous disposions pour connaître cette réalité. Mais dans le fond, nul ne peut prétendre savoir cela avec certitude. Nous l’admettons comme un principe évident, avec une confiance totale.

Si nous manquions à le faire, quelle que soit la rigueur de nos démonstrations, nous ne pourrions jamais nous fier aux meilleures conclusions de notre raison. Si nous pouvons prétendre connaître certaines vérités avec certitude, c’est donc parce que nous choisissons de nous fier aveuglément aux conclusions de notre raison et aux témoignages de nos sens. Faute de cela, nous serions condamnés à tomber dans le plus inquiétant scepticisme. Quand la raison commence à douter d’elle-même, vous pouvez être certain que vous ne pouvez plus être certain de rien. Le scepticisme est une vague puissante qui ne laisse surnager aucune vérité.

Alors, pour échapper à ce scepticisme destructeur, chacun a besoin d’une certaine dose de dogmatisme. Comme il est impossible de tout démontrer, il faut bien que nos axiomes fondamentaux jouissent du privilège particulier d’être des vérités indiscutables. En général, personne n’accepte de douter de l’existence de son propre corps ni de l’existence des choses extérieures. Pourtant, un philosophe saurait facilement vous montrer que ce ne sont pas là des vérités absolument indubitables. Probablement refuseriez-vous de prendre au sérieux ce qu’il vous dirait, en quoi vous trahiriez -sachez le bien -une forme caractérisée d’esprit dogmatique.

Mon dogmatisme est simplement d’un niveau plus élevé que le votre, parce qu’il porte sur des vérités encore plus éloignées de ce qu’une saine raison serait en mesure de démontrer. Des vérités dont, probablement, nous n’aurions même jamais suspecté l’existence si on ne nous les avait apprises. Mais pour le reste, ces vérités de mon dogmatisme jouent exactement le même rôle d’axiomes fondamentaux. Elles me permettent de comprendre ce que, sans elles et avec d’autres axiomes, je comprendrais tout autrement. Par exemple, l’origine du mal et de la souffrance. Référée dogmatiquement à la doctrine du péché originel, ce problème trouve à mes yeux une solution cohérente. Vous n’êtes pas obligé d’accepter aveuglément ce présupposé. Mais vous pouvez tout de même tenter d’évaluer si, intellectuellement, nous gagnons quelque chose (ou pas!) à l’accepter. Nos axiomes fondamentaux ne peuvent certes pas être démontrés, mais ils peuvent quand-même être indirectement appréciés par le sucroît d’intelligibilité qu’ils autorisent.

Peut-être ai-je tort de considérer que les articles de ma foi catholique sont d’une richesse intellectuelle et d’une fécondité sans égal. Mais sur ce point, pour peu que nous prenions la peine d’en discuter honnêtement, je ne désespére pas que nous puissions réussir à nous entendre. Par notre raison, nous sommes capables de mesurer et d’évaluer cette fécondité intellectuelle. Encore faut-il que vous et moi acceptions de croire à notre raison. Pour moi, cela ne pose aucun problème. Contrairement à vous, j’ai un sérieux motif de penser que notre raison est un instrument fiable. Elle l’est, parce qu’une Providence bienveillante, qui est l’auteur de la réalité et de ma raison, a voulu que l’une soit compréhensible pour l’autre. Vous pouvez trouver que cette explication n’est pas de votre goût. Peut-être ne vous semble-t-elle pas du tout vraisemblable, trop fantaisiste et tirée par les cheveux. C’est à voir. Discutons-en. Mais par cette caution divine, soyez assuré en tout cas que votre raison gagne plus qu’elle ne perd. Pour le moment, elle aurait tort de s’en plaindre….

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