Logique des contraires

lejugementdernierComme Chesterton, j’attribuerai volontiers le mérite de ma conversion à tous ceux qui se sont acharnés à me prouver qu’elle était absurde. Une loi arithmétique postule que plus une opinion rencontre d’objections, moins elle a de chance d’être vraie. Dans certains cas, toutefois, c’est l’inverse. Imaginez que, posant un calcul, vous arriviez à un résultat donné. Vous annoncez votre résultat aux autres, et aussitôt tout le monde se met à crier que c’est impossible, que votre chiffre est trop élevé. L’unanimité du barouf vous incite fortement et naturellement à revoir votre conclusion. Il est vraisemblable, en effet, que vous avez commis une erreur quelque part. Mais supposez maintenant que chacun se mette à contester votre conclusion, les uns parce qu’ils la trouvent surévaluée, les autres au contraire parce qu’ils l’estiment sous-évaluée. Ils sont tous d’accord pour juger que vous avez tort, mais ils sont incapables de se mettre d’accord sur ce qui fait que vous avez tort. En l’occurrence, dans ce cas, il se pourrait parfaitement que vous ayez raison…

Ainsi ne reproche-t-on jamais une chose à l’Église, mais toujours à la fois une chose et son contraire. Profusion d’objections, si l’on veut, mais qui ont la fâcheuse habitude de se contredire les unes les autres.On l’accuse, par exemple, d’avoir été de son temps. Le Moyen-Âge était, comme chacun sait, une époque violente où la vie d’un homme ne pesait pas grand chose. Le pouvoir qui s’exerçait sur de tels hommes pouvait difficilement s’embarrasser de délicatesse. Si l’on reproche à l’Église d’avoir brûlé des hérétiques, il faut donc savoir sur quoi exactement porte notre indignation.

Si c’est le procédé expéditif et barbare, cette coupable habitude de dresser des bûchers, soit. Nous sommes aujourd’hui habitués à plus de délicatesse : nous avons du mal à priver un homme de sa vie et dans la mesure du possible nous préférons le voir mourir de manière moins cruelle. Mais peut-on sincèrement accuser une institution du Moyen-âge de s’être comportée suivant les usages du Moyen-âge ? La coutume du bûcher n’a pas été une invention cléricale . On cède à un anachronisme facile lorsque l’on juge de sa cruauté d’après les standards de notre époque délicate. Comme si l’Église s’était sadiquement et gratuitement complue à la torture dans un monde d’hommes pacifiques et douillets, amateurs de tisanes au tilleul et de charentaises à tartan. Les moyens étaient rudes, sans doute mais ils étaient au diapason d’un époque qui n’était pas moins rude. Cela nous semble sans doute excessivement violent, mais il est certain que l’influence objective de l’Église n’a pas été d’encourager ces vilaines manières, mais plutôt de s’employer à les faire évoluer.

Simultanément, pourtant, on reproche aujourd’hui à l’Église de ne pas vivre suffisamment avec son temps. La doctrine de l’Église, dit-on, manque de modernité, elle n’a pas suffisamment suivie les évolutions sociétales en matière de morale sexuelle et de liberté individuelle. Le pape tient un discours anachronique, daté, dépassé. Les chrétiens doivent apprendre à vivre avec leur époque… Ainsi, vivre avec son époque était une faute au Moyen-âge, mais maintenant c’est une grande qualité ? Vivre comme un homme du XIIe siècle au XIIe siècle est impardonnable, mais vivre comme un homme du XXIe siècle au XXIe siècle est exactement ce qu’il faudrait faire ? Il faudrait savoir. D’un côté, on condamne l’Église pour s’être trop liée au monde, de l’autre on lui reproche de ne pas être assez en prise sur le monde. On aurait voulu qu’elle fût hors du monde, capable de condamner les atrocités d’un âge violent qu’elle a vu naître et passer. On voudrait maintenant qu’elle fût pleinement de ce monde, adhérente à toutes les nouveautés du siècle.

En l’occurrence, il y a une façon de mettre tout le monde d’accord. Si l’Église ne vit pas assez avec son temps, c’est d’abord parce qu’elle n’appartient à aucun temps. Elle porte un message qui, à tort ou à raison, a la prétention d’être un message de vérité. Vous douteriez probablement de quelqu’un qui, un jour vous dit « blanc » puis le lendemain vous soutient « noir ». La vérité n’étant pas quelque chose qui varie avec le temps, l’Église ne peut naturellement pas modifier son enseignement au gré des circonstances pour se fondre dans les opinions du siècle. Ce qui était Vrai il y a deux mille ans, en principe, ne peut pas être reconnu faux aujourd’hui. La vérité n’a pas l’appréciable propriété vestimentaire de pouvoir se démoder.

Mais d’un autre côté, si l’Église vit trop avec son temps, c’est parce qu’elle vit aussi dans le temps, immergée en lui.  La vérité dont elle a la charge ne peut avoir aucune espèce d’efficacité si elle ne se moule pas sur des situations concrètes, à chaque fois singulières. On comprend facilement que les conditions propres à garantir la paix dans une société déjà largement pacifiée ne peuvent pas être rigoureusement identiques à celles qui s’imposent dans une société instable. Les circonstances, à l’évidence, sont différentes. L’idéal de Paix reste bien le même, cependant. Et l’obligation qui nous est faite de la chercher, également.

Voici ce qui me frappe : les objections que l’on adresse à la foi catholique sont trop contradictoires pour me permettre ne serait-ce que d’entrevoir en quoi elle serait fausse. Au bout du compte, je ne saurai quel reproche définitif lui adresser, tant elle semble souffrir de défauts incompatibles. Par contre, cette foi me permet presque toujours de comprendre en quoi ces objections sont justes. Elle semble tenir l’exacte place où la part de vérité de chacune peut se révéler. Les uns reprochent aux catholiques leurs coupables compromissions avec le siècle, les autres leur reprochent leur totale indifférence au siècle. Et comme par hasard, l’Église enseigne que la bonne place du chrétien est d’être du monde sans être jamais dans le monde. Pile au centre….

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