Diable, l’Inquisition !

 procesgalille Dire qu’il fût un temps où les pensées d’un homme pouvaient le mener droit à la potence. C’était malheureux pour lui. Mais quant à ses pensées, c’était autre chose. Pour qu’elles lui vaillent ainsi le rouet, il fallait vraiment qu’on leur accorde une importance significative ! La vie d’un homme n’avait pas grande valeur, mais ses idées, à tout le moins, en avaient. Être hérétique était une affaire rudement sérieuse.

Volontiers, je suspecterais certains artistes d’être encore secrètement nostalgiques de cette époque bénie où leur œuvre pouvait facilement faire scandale. A tout prendre, être mis à l’index était une forme de reconnaissance. Une œuvre dangereuse est une œuvre qui compte. Pour compter aujourd’hui, beaucoup d’artistes en sont réduits à montrer qu’ils sont dangereux et subversifs. Mais à quoi bon ? Ils jouissent d’une liberté qui ne leur est plus comptée, de sorte que -quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils disent -le risque qu’ils encourent est désormais minime. Si rien n’est interdit, braver les interdits devient un posture de théâtre.

Ce qui vaut pour les artistes vaut aussi pour les intellectuels. Le Herem que la petite communauté juive d’Amsterdam avait lancé contre Spinoza était une excommunication d’une rare violence. Mais c’était au moins le signe que ses idées avaient été reconnues pour ce qu’elles étaient : de la pure dynamite. Au lieu que la parfaite liberté d’expression dont jouissent aujourd’hui nos penseurs et nos écrivains, nos journalistes et nos libellistes, les incite à dire tout ce qu’ils pensent sans être le moins du monde inquiétés. N’y a-t-il pas dans cette incroyable liberté quelque chose d’assez équivoque ? S’ils sont autorisés à tout dire, n’est-ce pas parce que, dans le fond, rien de ce qu’ils disent n’est censé avoir la moindre importance ? Les paroles les plus criminelles, les insultes les plus grossieres ne sont-elles donc que des mots ?

Ceux qui prennent tant à cœur la défense de leur liberté d’expression devraient y penser à deux fois. En toute rigueur, les seuls qui pourraient prétendre à une telle liberté sont les idiots et les enfants. Car leur parole est un babillage, une suite de mots sans gravité et sans aucune conséquence. Un individu qui jouit d’une certaine position ne peut pas s’autoriser une telle licence. Car ses mots comptent, précisément. Ils ont du poids et, par conséquent, une portée. De sa cité idéale, Platon voulait exclure les poètes. C’est qu’il avait pour eux beaucoup plus de considération que nous n’en avons. Il n’ignorait pas que l’art était une grande puissance d’envoûtement, un séducteur redoutable, captieux et donc potentiellement dangereux. Tous les parents savent d’instinct qu’il y a des films , des romans et des peintures qui doivent rester hors de portée de leurs enfants, loin de tout espace public. Censeurs vigilants, ils sont maîtres des pilons. Ne vous y trompez pas : ces procédés d’inquisition sont la marque d’une haute estime.

Au contraire, les défenseurs modernes de l’art, attachés comme dévôtement à la liberté de l’artiste, ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. Toute leur défense revient à dire en somme qu’une œuvre d’art n’est rien de plus qu’une œuvre d’art, soit une fiction innocente, belle et parfaitement inutile. Peut-on nier plus ouvertement le pouvoir de subversion des artistes ? La gravité de ce qu’ils font, l’énorme responsabilité morale qu’ils portent lorsqu’ils proposent leur création au public ? On ne peut laisser à personne, détenteur d’un tel pouvoir, une totale liberté de manœuvre. Si l’art a quelque importance, si même l’expression de nos idées doit valoir pour un peu plus qu’une complaisante manière de faire parler de soi, alors oui, ils méritent d’être contrôlés.

La question n’est donc pas de savoir si la liberté d’expression mérite d’être défendue, puisqu’elle exige d’abord d’être soigneusement limitée. Le seul problème, c’est de savoir par qui et dans quelle mesure.

Qui devrait se charger d’un tel contrôle ? Puisqu’il doit être exercé, autant qu’il le soit par une autorité légitime. L’opinion publique ne saurait s’en charger, puisque c’est elle justement qu’il s’agit de protéger. Alors qui ? Les pouvoirs publics ? Mais quelle compétence ont-ils exactement pour exciper d’un droit souverain à décider de ce qu’il serait juste ou non de penser ? L’Etat a-t-il qualité à se faire valoir comme une « autorité spirituelle » ? Ce qu’il nous faudrait, à l’évidence, c’est une institution qui puisse légitimement prétendre incarner cette autorité. Jadis, il y en avait une. Mais maintenant, voilà : il n’y en a plus. Plus aucune autorité légitime qui pourrait se charger, au vu et au su de tous, d’assurer la police de la pensée. Mais puisqu’il est impossible de s’en exempter complètement, cette police devra quand-même être exercée. Et elle le sera, soyez en assurés. Ceux qui, sans voir venir le coup, se sont soudain trouvés mis au ban pour un livre ou un film de trop en savent quelque chose. Il y a toutefois ceci de notoirement différent : la censure qui s’est abattue sur eux ne venait plus d’une institution identifiable, d’une institution dépositaire de l’autorité spirituelle, disons d’une Eglise. Elle venait d’une autorité anonyme, sans visage et sans origine, une autorité qui se déchaîne d’autant plus librement qu’elle n’a jamais à rendre des comptes.

Reste aussi la question de savoir dans quelle mesure ce contrôle devrait s’exercer. Si vous êtes sage, ne condamnez pas trop vite la pratique de la censure. C’est un moyen très libéral de contrôler la pensée ! Car la censure n’impose rien, elle se contente d’interdire. Elle ne prescrit pas ce que vous avez le droit de dire, elle se contente de poser ce que vous n’avez pas le droit de dire. Contrairement à ce que l’on raconte, Galilée avait parfaitement le droit de déclarer que la Terre tournait autour du soleil. Nul ne lui contestait ce droit et beaucoup d’éminents jésuites s’étaient ralliés à cette nouvelle cosmologie héliocentrique. En revanche, il n’avait pas le droit de présenter ce qui n’était encore qu’une hypothèse fortement vraisemblable pour une vérité scientifiquement établie. Qu’il se soit avéré, au final, que sa position était la bonne ne donne pas pour autant tort au principe de vigilance que l’Église lui imposait de respecter. Une censure est comme une barrière solide à l’intérieur de laquelle vous avez pleine liberté de vous ébattre…

Mais il n’en va plus du tout de même lorsque le censeur entreprend aussi de devenir un prescripteur. Alors il ne se contente pas seulement de délimiter l’espace à l’intérieur duquel vous pouvez jouir sereinement de votre liberté d’expression. Il s’immisce à l’intérieur de cet espace pour vous prescrire ce que vous avez l’obligation absolue de penser. Il n’y a qu’au sujet du petit nombre de vérités religieuses essentielles à l’intégrité de la foi catholique que l’Église prétendait exercer une pareille emprise. Mais pour le reste, elle tolérait des engagements politiques, intellectuels, spirituels et esthétiques très diversifiés et souvent contrastés. Respectueuse de la diversité, elle n’a pas tenté d’imposer une « pensée dominante » ni un consensus des idées aussi implacablement uniformisant que celui qui s’est répandu à la faveur des médias de masse. Il ne s’en faudrait pas de beaucoup pour que, aux yeux de quelques uns, l’époque de l’Inquisition finisse par ressembler en comparaison à un âge d’or de la liberté d’expression.