L’art d’être une truffe

lesdiplomatesIl me dit : « Soyez catholique, si vous en avez envie, mais par pitié ne venez pas prétendre que la raison est de votre côté ! Car elle n’est pas plus du vôtre que du mien. Vous n’avez auxune preuve concluante en faveur de ce que vous affirmez. Il est vrai que, de mon côté, je n’ai aucune preuve non plus que votre croyance serait fausse. Eh bien ! puisqu’il n’y pas de preuve, libre à vous de croire, si vous en avez envie, qu’une vierge a pu accoucher d’un dieu. Et libre à moi de refuser de croire, si tel est mon bon plaisir. »

A première vue, ce partage peut sembler assez équitable, car il pose la balle au milieu et concède au moins une légitimité à ma croyance. Là où on ne peut pas savoir, il est cependant permis de croire. Mais plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’il s’agit en réalité d’un de ces accords diplomatiques que l’on signe à la hâte, sûr d’avoir protégé son bien… tandis qu’on repart de là dépouillé de sa montre, de sa chemise, de sa culotte et de ses chausses, nu comme une dinde un soir de Noël.

Après tout, lui ne risque pas grand chose, car ce n’est jamais à l’athée qu’incombe la charge de la preuve. Celui qui ne revendique aucune croyance n’a besoin d’aucune preuve particulière ni d’aucune raison solide pour justifier son manque de croyance. Pourquoi diable devrait-il s’obliger à croire en Jésus-Christ, fils de Dieu, s’il est acquis qu’il n’existe aucune raison sérieuse de le faire ? A moins d’être un peu couillon, pourquoi devrait-il s’obliger à boire le bouillon d’une pareille histoire ? Clairement, c’est l’athée qui a la raison de son côté. Il assume qu’il n’a aucune raison de croire ; aussi s’abstient-il logiquement de le faire.

Tandis que moi, je suis dans une position déplorable. J’ai quand-même la naïveté de croire à l’existence d’une vierge parturiente ! Il faut assumer ! Même si on accorde à ce miracle le bénéfice du doute, il n’en reste pas moins -pour tout individu normalement constitué -une pièce assez coriace à digérer. Les gens sont peut-être crédules, mais il y a une limite : la plupart d’entre eux savent en général comment naissent les enfants. Et ils savent très bien, même s’ils finiront par le désapprendre un jour, qu’une maman sans un papa est une situation improbable. A défaut de solides raisons, honnêtement, je ne vois pas ce qui pourrait pousser un individu de plus de sept ans à accepter d’y croire. Et je ne parle même pas de savoir ! Si rien ne doit m’inciter à estimer que je fais bien de croire à ces choses, pourquoi me donnerais-je seulement cette peine ?

C’est ici que gît l’entourloupe. Car si je ne peux affirmer que la raison est de mon côté, je n’ai plus pour justifier ma foi qu’à mettre en avant mon pauvre et désespéré besoin de croire. D’ici, je crois entendre le pas pesant et savant du psychologue barbu, les demi-lunes posées sur son nez en œils de chouette extralucide : « Tous les hommes ont besoin de croire à quelque chose… oui, oui. C’est compréhensible : la mort, l’inquiétude, le sentiment de désaide infantile. Pour nous consoler nous serions prêts à croire tellement de choses !« . Et là, au milieu de tous ces gens généreux qui reconnaissent qu’ils n’ont pas forcément la raison de leur côté, parce que -bien sûr !- on ne peut jamais savoir avec certitude, au milieu de tous ces chouettes compagnons qui ont placé la balle au milieu pour ne pas me faire de peine, je me la prends quand-même en plein visage. La balle, étonnement, celle-là même qui était supposée se tenir au centre du terrain, à équidistance de nous. Tant qu’à passer pour un idiot crédule, autant que cela soit dit carrément et sans formule diplomatique. Dans mon argot personnel, cela revient à dire que l’on s’est fait truffé.

Les premiers apôtres crurent en Jésus-Christ, parce qu’Il leur donna, à ce qu’il semble, quelques solides raisons de croire en Lui. Il n’est pas donné à tout le monde de côtoyer tous les jours un homme qui  ressuscite les morts et multiplie les petits pains ! Là encore, je veux bien admettre que ces petits pêcheurs aient été des ploucs crédules, contrairement à nous qui n’aurions pas été si facilement dupes. Nous sommes taillés d’un autre bois ! Oui, bon, d’accord. Laissons à cette morgue moderne tout le champ qu’elle souhaite. Pour le moment, je ne prétends pas peser ce que valent objectivement ces preuves. Je me contente de dire qu’elles étaient requises et que, sans elles, jamais les apôtres ne se seraient résolus à croire. Quel que soit par ailleurs leur « besoin de croire », il leur fallût des preuves évidentes et des raisons solides pour chasser leurs doutes. Non seulement les leurs, mais ceux en outre de toutes celles et de tous ceux qui par paquets de générations entières finirent par les suivre dans cette grande folie collective. Ces raisons n’étaient sans doute pas suffisantes pour les dispenser de croire, mais elles étaient à leurs yeux amplement suffisantes pour les inciter à croire. Elles n’étaient pas suffisantes pour les dispenser d’avoir à faire confiance, mais elles étaient suffisantes pour les encourager à faire aveuglément confiance…

Il n’y a que celui qui exige des preuves définitives qui pourrait mépriser la légitimité et la recevabilité de telles raisons. Celui qui ne veut rien croire tant qu’il ne sait pas se promet au fond de ne jamais rien croire. Comme un bon cartésien, il considèrera comme irrecevable tout ce qui n’a pas reçu l’onction d’une démonstration. A ce compte, il ne prendra jamais aucune décision, car toute décision est incertaine. A ce compte, surtout, il ne fera jamais confiance à personne, car on ne peut jamais démontrer que l’autre tiendra sa parole et qu’il ne vous décevra pas. Si vous le pouviez, vous n’auriez nul besoin de lui faire confiance. Ce suspicieux systématique, qui refuse toute raison non démonstrative, ne connaitra jamais non plus l’Amour. Car l’amour aussi, l’amour surtout, consiste à tout risquer sur la base de quelques indices raisonnables.

Il est triste de voir tant de croyants se faire si allègrement truffer par un accord diplomatique qui les dessert, des croyants qui s’interdisent si consciencieusement de mêler la raison à leur croyance, acceptant comme une évidence l’idée que leur foi est de toute façon injustifiable. Et l’acceptant même d’autant mieux qu’ils y voient une forme de protection paresseuse contre toute forme de contestation : ce qui est en soi injustifiable n’a nul besoin d’être justifié. La foi est un don divin, qui ne s’explique ni ne se discute. Drôle de façon, tout de même, d’être témoins de la Vérité ! Si la foi est un don, ce don n’en reste pas moins le don de « croire ». Or, je ne comprends pas bien le moyen de croire autrement qu’avec ma tête. Libre à vous de croire autrement, et avec autre chose… si vous en êtes capable.

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