Tu seras tolérant, mon fils !

latoleranceEn fait de fraternité humaine, le mieux que nous puissions souhaiter aujourd’hui est de nous montrer tolérants. Faire preuve de tolérance est ainsi devenu, au cours des derniers temps, le nec plus ultra de la conduite charitable, le commandement moral absolu que nous devons enseigner aux petits enfants : « tu seras tolérant, mon fils ». Le pire des maux, c’est l’intolérance, cette dureté de cœur inaccueillante au prochain.

Pauvre idéal, en vérité ! A peine un idéal. Je ne comprends pas pourquoi tant de gens renâclent devant lui, avec autant de mauvaise grâce, comme si on exigeait la lune. Comme si déjà c’était beaucoup trop pour eux et inacceptable. Sait-on jamais si on ne va pas bientôt leur demander, par dessus le marché, de tendre l’autre joue et d’accueillir à leur table l’étranger qui a faim ? Non vraiment, il ne faut pas pousser ! Je connais des catholiques qui ne peuvent plus prononcer ce mot de tolérance sans avoir l’impression d’avaler des couleuvres.

C’est pourtant peu de choses. La charité chrétienne nous a accoutumé à désirer bien davantage ! Elle nous veut aimant notre prochain, inconditionnellement, et disposé à lui pardonner soixante-dix-sept fois sa faute. Elle exige des frères et des amis, pas simplement des voisins qui se tolèrent poliment. Qu’en matière de charité, nous ne sachions rien de mieux désormais que de « tolérer » les autres est un terrible aveu. C’est la preuve que nous avons perdu jusqu’à l’ambition de les aimer, pour nous contenter seulement de cohabiter pacifiquement avec eux.

« Laissez-les donc faire ce qu’ils veulent ! Vous voyez bien qu’ils ne dérangent personne. Quel mal vous font-ils  ? ». Cette façon d’être charitable ne coûte pas un radis. Elle se paie d’égoïsme sournois et d’indifférence hautaine. J’aurai d’autant moins de peine à laisser les autres agir à leur guise que je pourrai me promettre de n’avoir jamais aucune espèce de relation avec eux. Qu’ils fassent et pensent ce qu’ils veulent de leur côté, et qu’ils aillent au diable pourvu qu’ils ne m’empêchent ni de penser ni de faire ce que je veux. Pour nous aimer bien, vivons séparés, aussi loin que nous le pourrons les uns des autres. Malheureusement, la Terre n’est pas assez grande pour empêcher qu’un homme marche sur les orteils d’un autre. Seuls les riches peuvent s’acheter des îles, seuls les nantis peuvent se payer le luxe d’autoriser libéralement ce qu’ils n’auront jamais à subir.

L’homme du commun, lui, n’a pas la possibilité de changer de maison à sa convenance. Aussi doit-il supporter son voisin. Il n’a pas la possibilité de le laisser vivre tranquillement sa vie de son côté quand les cloisons de son appartement sont perméables à tous les bruits. Lui ne peut se permettre d’aimer son prochain, de loin, comme un étranger. Il doit apprendre à aimer cet étranger de près, comme s’il était son prochain. Ou alors le détester. Pas d’alternative. L’amour et la haine sont des affects de proximité, qui sentent le cuir et la sueur. L’indifférence et la bienveillance, elles, sont des privilèges d’aristocrates. Il faut être près l’un de l’autre pour s’aimer vraiment, et collés l’un à l’autre pour se détester franchement. Deux chevaux tenus sous le même licol ne peuvent pas être libres séparément. Ils seront libres ensemble ou bien pas du tout. En l’espèce, dans une maison commune les libertés que certains s’autorisent seront immanquablement payées par les servitudes imposées aux autres.

Dans une société où les gens vivent ensemble, et non simplement les uns à côté des autres, toute liberté se paie au prix d’une contrainte. Chaque droit reconnu est un nouveau devoir qui pèse sur quelqu’un d’autre. Le droit pour un enfant de recevoir une instruction impose à la société le devoir d’organiser cette instruction. Le droit pour tout homme de manger à sa faim impose un devoir réciproque de nourrir ceux qui n’ont rien. Le droit d’être informé suppose le devoir de tenir informé. Le droit d’être obéi impose le devoir d’obéir, le droit de parler n’est rien sans le devoir symétrique d’écouter… et ainsi de suite. Il n’y a vraiment que l’apôtre de la tolérance pour penser que les libertés pourraient s’additionner indéfiniment, sans jamais se soustraire !

Il ne faut pourtant pas être un foudre de maths pour comprendre que si vous accordez à tous les habitants d’un immeuble le droit de faire la fête jusqu’à minuit, vous pourrez difficilement leur accorder le droit de se coucher tranquillement à huit heures. Pour que cela soit possible, il faudrait que chaque habitant occupe à soi seul un petit immeuble. Dans le paradis monadique de la tolérance universelle, cela se pourrait bien. Mais dans la vie réelle, si vous voulez éviter la guerre de tous contre tous, il faudra fixer un droit de faire du bruit jusqu’à telle heure, au-delà de laquelle règnera alors le droit pour chacun d’avoir sa tranquillité. C’est la bonne façon de faire, la façon normale.

Sur un exemple aussi trivial, l’affirmation paraît évidente. Bien que l’on reproche à l’Église de manquer de tolérance sur de nombreuses thématiques, en particulier sur les questions sexuelles, elle fait pourtant preuve du même solide bon sens, du même souci scrupuleux du bien commun. En quoi elle se montre vraiment charitable. Vous ne pouvez accorder à un enfant le droit de naître sans imposer en même temps à celle qui le porte le devoir de le faire naître. Vous ne pouvez accorder à un homme le droit de jurer fidélité à sa femme si vous lui accordez en même temps le droit de lui être infidèle quand cela lui plaît. Vous ne pouvez pas reconnaître à un enfant le droit d’avoir une famille si vous reconnaissez en même temps aux adultes le droit de dissoudre cette famille pour incompatibilité d’humeur.

Vous ne pouvez pas accorder à un couple homosexuel le droit conjugal d’avoir des enfants et en même temps lui nier ce droit en lui interdisant la procréation médicalement assistée ou la gestation pour autrui. Vous ne pouvez reconnaître à un adolescent le droit d’avoir une sexualité d’adulte et en même temps l’exempter du devoir de se comporter en adulte. Vous ne pouvez pas en même temps reconnaître le droit à des expériences sexuelles de plus en plus précoces et faire de la pédophilie une affaire d’État. Vous ne pouvez reconnaître aux femmes le droit d’être excitantes si vous ne tolérez pas que les hommes soient excités. Vous ne pouvez promulguer le devoir d’une sexualité responsable et aimante si vous faites en même temps de la contraception un droit inaliénable.

Les droits et les devoirs doivent se compenser exactement. Sans quoi, les droits des uns seront toujours achetés au prix du sacrifice du droit des autres. En matière sexuelle, ceux qui ne demandent qu’à aimer seront toujours la dupe de ceux qui veulent jouir, si on les autorise à jouir sans entrave. Et ce sera toujours la même histoire, au fond. Les forts l’emporteront sur les faibles. Il n’est pas facile de prêter sa voix aux sans-voix. Aux vulnérables qui ne savent pas battre le pavé et revendiquer bruyamment leur droit à profiter des autres. Auprès des tolérants, l’Église est odieuse. Un rempart d’intolérance. Une méchante mégère qui défend la cause des oubliés…

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