La femme adultère

lafemmeadultereLa femme adultère avait fauté. Le Christ, plutôt que de la vouloir punir, la renvoyait chez elle sur ces bonnes paroles : « va, rentre chez toi et ne pèche plus ». Mais Jésus, je crains de devoir le dire ici, était un peu limite question miséricorde. Au lieu de laisser entendre à cette pauvre femme qu’elle avait péché, au lieu de l’entretenir dans l’étau d’une culpabilité puissamment anxiogène, Il aurait dû lui dire : « Allez, va, ce n’est pas grave. Tu avais besoin de prendre l’air. Ton mari est un âne, ça lui apprendra. »

Il y a cela de souverainement désagréable chez les catholiques : ils prêchent la Miséricorde, mais passent leur temps à vouloir que les gens se sentent coupables, pour une pâtisserie de trop ou un cinq-à-sept très discret. Ah ! On les voit venir, tous ces pénitents, avec leur mine de pain rassis et leur mauvaise manie de la confession. Ils aimeraient que l’humanité entière rampe derrière eux dans la mauvaise conscience atavique du péché originel.

Mais, non ! Libérons-nous de cette odieuse doctrine du péché. Arrêtons de vouloir faire peser sur les gens une culpabilité accablante. La vraie miséricorde, ce n’est pas celle qui dit : « va, tes péchés sont pardonnés » mais : « va, il n’y a rien à pardonner ». La grande joie des catholiques naissait de la conviction qu’ils pouvaient toujours être rachetés, quelle que soit la gravité et même l’immensité de leurs fautes. Jusqu’au dernier moment, le plus mauvais des larrons pouvait être sauvé et accueilli dans le Royaume des Cieux. Maintenant, notre grande joie, le motif de notre indéfectible bonne humeur, c’est de pouvoir nous dire que nous sommes enfin délivrés de la sombre culpabilité des catholiques.

Nous avons découvert la vraie miséricorde, celle qui fournit au pécheur les mille et unes raisons qui lui permettront de se sentir un peu moins pécheur. Celle qui atténue la faute au gré des circonstances, nombreuses et réelles, qui contribuent à la rendre plus ordinaire, plus légère et finalement moins offensante. Celle qui sait voir l’innocent caché derrière l’homme coupable, au lieu de chercher toujours le coupable au fond de l’homme innocent. Celle qui dispense l’homme d’avoir à demander pardon pour ce qu’il a fait et l’inciterait plutôt à exiger compassion pour tout ce qu’il subit. Dans ce nouveau contexte, le pardon est sans emploi. Personne ne se sent encore assez coupable pour vouloir sincèrement être racheté.

Quand il parlait à la femme adultère, Jésus n’avait peut-être pas bien compris qu’il ne faut jamais juger son prochain. Il ignorait ce que nos meilleurs experts conjugaux pourraient aujourd’hui  lui enseigner : que le tort d’un conjoint adultère s’explique souvent par le tort que lui a d’abord fait subir un couple devenu invivable. Que, dans tous les cas, l’adultère est un symptôme plutôt qu’un crime. Qu’en conséquence, il ne faut pas condamner moralement et culpabiliser inutilement les individus, fût-ce pour leur dire  ensuite : « allez, vos péchés sont pardonnés »; mais il faut traiter thérapeutiquement le problème sans y mêler le moindre jugement de valeur. Voilà ! C’est cela la bonne attitude, l’attitude vraiment charitable.

Apparemment, l’idée même de culpabilité est devenue si odieuse que le moindre discours culpabilisant devient aussitôt une offense. Reconnaissons qu’il y a à cela un certain motif : le péché n’est pas une réalité très valorisante. Procéder à un sérieux examen de conscience n’a jamais été la meilleure façon d’inspirer à un homme l’amour inconditionnel de lui-même. Mais si l’on voulait éviter cette culpabilité, les hommes s’accordaient jusque là à estimer que le plus sûr moyen était de bien se comporter. C’est un peu à cela, j’imagine, que sert d’abord la culpabilité. Si je ne veux pas me sentir coupable d’avoir trompé ma femme, le plus efficace reste encore de ne pas la tromper.

La plupart des gens qui essaient de se comporter de façon décente le font parce qu’ils sont sous l’emprise puissante d’une morale qui ne leur accorde pas le droit de faire n’importe quoi, n’importe comment. Le désir permanent qu’ils ont de bien faire est logiquement lié à la culpabilité qu’ils éprouvent dès qu’ils agissent mal. Personne ne peut avoir envie de demeurer fidèle s’il ne ressent en même temps l’infidélité comme une honte impardonnable.

Il en va toujours ainsi. Celui qui n’aspire plus passionnément à être courageux ne risque pas de se regarder un jour dans la glace en se disant : « je suis un lâche, un couard, un veule ». Il sera, pour tout dire, imperturbablement content de lui-même. Puisqu’il ne se sent plus appelé particulièrement à devenir un saint, il est peu vraisemblable qu’il désespère jamais d’être un pauvre pécheur. D’une certaine manière, il ne s’estimera pas assez pour se mépriser encore. Il sera content de lui-même, en l’état, tel que mère Nature l’a pondu. Jamais il ne se sentira voué à devenir quelque chose de meilleur, de plus grand, de plus noble. L’important, pour lui, ce sera avant tout de s’accepter tel qu’il est, d’être « bien dans sa peau ».

L’important pour lui sera de se dire, quoi qu’il fasse, qu’il n’est décidément pas moins bon qu’un autre. Ce à quoi l’incitent allègrement les discours déculpabilisants qu’on lui tient sans arrêt. Il n’est pourtant pas très difficile de comprendre qu’une telle méthode ne contribue guère à répandre la miséricorde parmi les hommes. Bien plutôt, elle les amène à devenir d’authentiques pharisiens. Le pharisien, en effet , a toujours sa conscience pour lui. Il est suffisamment content de lui-même pour ne jamais ressentir le besoin de battre sa coulpe. Il est pur, et comme tous les purs il a la fâcheuse habitude de se montrer impitoyable envers tous ceux qui, contrairement à lui, n’ont pas d’aussi bonnes excuses à invoquer. Celui qui n’a pas lui-même le sentiment de trébucher est le plus vertueux des hommes lorsqu’il s’agit de juger les vices des autres…

Voilà où nous en sommes : au lieu de faire prendre conscience à chacun qu’il est un pécheur, guère meilleur qu’un autre, on a voulu le convaincre désormais qu’il était un innocent, pas moins bon qu’un autre. Au lieu de lui présenter les mille et une raisons, les nombreuses circonstances qui rendent si faciles à un homme de commettre des actes mauvais, on a transformé ces mille et une raisons, ces nombreuses circonstances, en autant de motifs de considérer que cet acte mauvais n’était finalement pas si mauvais. Au lieu d’entretenir en eux le sentiment d’une grande solidarité de tous les pécheurs, d’une commune indignité morale, on a habitué les individus à s’estimer perpétuellement innocents.

Pour pousser les juges à faire preuve de charité, Jésus n’a pas cru nécessaire de rendre la femme adultère moins coupable qu’elle n’était. Ce n’était peut-être pas chic de sa part, mais l’inverse n’aurait pas été très charitable. Laisser quelqu’un agir de travers, en lui donnant par surcroît le sentiment trompeur qu’il agit droitement et qu’il fait plein jour à minuit, n’est pas la meilleure façon de lui être utile. Casser notre boussole morale pour permettre aux égarés d’oublier qu’ils sont perdus ne semble pas, objectivement, un très bon service à leur rendre. Personnellement, si on me laissait le choix, je préfèrerais de beaucoup savoir que je me suis égaré parce que je sais où est le chemin que d’être complètement perdu parce que j’ignore où il se trouve.

Pour inciter les juges à la miséricorde, Jésus n’a pas voulu que la femme adultère se sente moins coupable. Mais il a voulu au contraire que les juges se sentent un peu moins innocents. « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». En toute logique, si -malgré ce solennel avertissement -la pauvre femme s’était pris un gros caillou dans la figure, elle n’aurait pu s’en prendre qu’à Marie. Tous les autres savaient assez précisément ce que c’était que d’avoir des choses à se reprocher. La femme adultère a dû son salut à la mauvaise conscience ressentie par ses accusateurs. Elle fût sauvée par un dérangeant et opportun sentiment de culpabilité.

Dans un monde où la culpabilité morale est sur le point de disparaître, il est à craindre que tous ceux à qui l’on ne pourra pas ou à qui l’on ne voudra pas trouver de bonnes excuses seront d’autant plus impitoyablement châtiés. Ils seront traités comme la lie de l’humanité, les seuls pécheurs authentiques dans un monde d’innocents irréprochables.

Une réflexion au sujet de « La femme adultère »

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