(I,Q2, a1) L’existence de Dieu est-elle évidente par elle-même ?

chat_de_cheshire_kh%cf%87Lorsque Christophe Colomb a découvert l’Amérique, il ne savait pas ce qu’était l’Amérique. Il avait découvert l’existence d’un nouveau continent, mais par la force des choses ce nouveau continent demeurait encore pour lui une terre à explorer. C’est ainsi que, en général, notre connaissance fonctionne : pour connaître une chose, n’importe laquelle, il faut d’abord reconnaître qu’elle existe. Avant de connaître quelque chose, il faut commencer par admettre qu’il y a quelque chose à connaître. « Avant de se demander ce qu’est une chose, écrit Saint Thomas, on doit se demander si elle existe » (Q2, a2).

Christophe Colomb, toutefois, aurait pu s’y prendre autrement. Il aurait pu commencer par concevoir dans son esprit l’idée d’un continent nouveau, peuplé de sauvages à quatre jambes et de plantes fabuleuses. Il aurait pu imaginer une terre enfouie sous les eaux ou posée sur des rochers naviguant en plein ciel. Il aurait pu rêver d’un monde extraordinaire où les licornes existent et où les fées se mènent entre elles une guerre impitoyable au milieu des centaures. Alors, la situation aurait été un peu différente : au lieu de se demander ce qu’était l’Amérique, ce doux rêveur se serait peut-être demandé si il y avait quelque part, niché dans l’obscurité, une réalité qui correspondait à sa vision enchantée de l’Amérique.

Vu sous cet angle, il y a assurément quelque lubie de doux-dingue dans la volonté de croire aux contes de fées, ou même simplement dans la volonté de se demander si les fées existent, comme s’il y avait là matière sérieuse à discussion. Mais personne ne vous oblige à croire que les choses se passent de cette manière. Personne ne vous oblige à croire que les hommes ont commencé par imaginer des fées avant de se demander ensuite, en guise de plaisanterie, si elles existaient vraiment.

Ils n’ont pas été poètes avant de devenir superstitieux, mais tout porte à penser qu’ils ont d’abord été superstitieux avant de devenir des poètes. Ils ont commencé par admettre l’existence de phénomènes étranges qui requéraient l’existence de causes inconnues, puis seulement après ils ont entrepris d’habiller cet inconnu de leur fantaisie sans limite. Avant de donner ses contours au merveilleux, ils ont commencé humblement par en admettre la présence, à en reconnaître l’existence. Sur ce point, ils n’avaient pas tort : le monde est rempli d’événements merveilleux et de prodiges étonnants.

Dans le même ordre d’idées, et pour prendre un exemple plus personnel, je n’ai pas imaginé l’idée du Père Noël en premier avant de m’interroger ensuite sur son existence potentielle. De cette manière, je n’y aurai simplement jamais cru. En réalité, la nécessité de son existence m’est apparue avant que je n’en accepte l’idée. Dans ce fait simple que des cadeaux, qui n’étaient pas là l’instant d’avant, apparaissent sous le sapin, il y avait un mystère qui requérait une explication. Quelqu’un, manifestement, avait dû les déposer là. Il devait y avoir une cause pour rendre compte d’un tel effet. Et comme cet effet était singulier, peu ordinaire, la cause elle-même devait être singulière, peu ordinaire.

Mon embarras n’était pas de savoir si cette cause existait, mais de quelle nature précise elle était. Sans doute était-elle bonne, puisqu’elle m’offrait des cadeaux. Et elle devait être aussi très discrète puisque personne, manifestement, ne l’avait vue. Elle devait aussi connaître énormément de choses, car elle nous avait apporté, à mes frères et à moi, exactement ce que nous désirions. Tous ces indices mis ensemble rendaient acceptable et assez probante l’explication fournie par mes parents : cette personne mystérieuse, bienveillante et sage s’appelait le « Père Noël » ! Alors seulement j’eus envie d’en savoir plus et de me faire une idée précise sur son compte.

La seule chose à retenir de cette histoire, c’est que je ne savais pas qui était le Père Noël avant de savoir qu’il existait. Je n’aurai d’ailleurs jamais eu envie de savoir ce qu’il était si je ne m’étais pas convaincu d’abord qu’il était réel. Toutes choses égales, je pense que ce qui est vrai dans ce cas vaut pour de nombreux autres cas. En particulier, cela vaut pour le problème de l’existence de Dieu ; un problème qui est mal posé, parce qu’on le prend trop souvent dans le mauvais sens.

Tant que l’on présuppose l’idée du divin avant de se demander, dans un deuxième temps, s’il faut y croire, on ne peut pas sortir de cette pénible impression que l’on prend nos rêves pour la réalité. Pourquoi devrais-je admettre qu’un Dieu tout puissant, omniscient et bienveillant, existe quelque part et prend soin de moi ? Si un tel Dieu n’existait pas j’aurai aussi bien pu l’inventer, tant l’idée me parait plaisante. C’est justement ce qui la rend hautement suspecte…

Il semble que nous partagions tous approximativement la même idée de Dieu. Seulement, de plus en plus nombreux sont ceux qui aujourd’hui n’y croient plus. C’est bien normal, puisque l’on part de l’idée que nous en avons, avant de nous demander s’Il existe ! Envisager le problème sous cet angle est assez malheureux. J’aurai beau avoir une idée très précise du chat de Cheshire, cela ne m’aidera pas le moins du monde à croire qu’il y à là autre chose qu’une idée fantaisiste. On ne peut pas faire sortir l’existence d’une idée, comme le magicien sort le lapin de son chapeau. Raison pour laquelle Saint Thomas critique l’argument ontologique de saint Anselme, qui prétendait justement prouver l’existence de Dieu au moyen d’une simple analyse de l’idée de Dieu.

Les choses iraient beaucoup plus naturellement si nous prenions le problème à l’envers. Que l’on commence par nous mettre en présence d’un chat qui existe, il sera toujours temps ensuite de nous faire une idée approximative de ce qu’il est. Autrement dit, pour la connaissance, la question de l’existence est un préalable. On ne peut pas commencer à connaître quelque chose, à s’en faire une idée, tant qu’on ne suspecte pas d’abord ou tant qu’on ignore son existence. Aucun croyant ne part jamais de l’idée de Dieu pour en tirer, d’on ne sait où, la conviction qu’Il existerait. Il fait l’inverse : la certitude que Dieu doit exister vient en premier ; la détermination de ce qu’Il est vient seulement en second.

Et c’est dans la capacité à penser correctement cette idée de Dieu que réside réellement la difficulté. Dans l’immense Somme Théologique, Saint Thomas ne consacre que cinq pages à la question de l’existence de Dieu. En revanche, il lui faut des centaines de pages pour parvenir à en esquisser le Visage.Toute l’histoire religieuse de l’humanité se manifeste dans ce déséquilibre : il a fallu des millénaires de gestation pour qu’émerge et se précise l’idée de Dieu, telle que nous avons appris à la concevoir par nos moyens rationnels. La question de la juste représentation du divin a été l’objet d’une quête inlassable, où se sont succédées des réponses infiniment variées et complexes. En revanche, la question de l’existence de Dieu a, elle, été tranchée rapidement, de façon expéditive et péremptoire, comme une sorte de préalable unanimement acquis.

Tant il semblait difficile pour quiconque d’échapper à la conviction tenace que ce monde devait son ordre et son existence à autre chose que lui-même ! Ainsi, la question de l’existence de Dieu est très mal posée, parce qu’elle laisse entendre qu’il est facile de savoir ce qu’Il est, mais très difficile en revanche de savoir s’Il existe. C’est exactement le contraire : en fait, il est intellectuellement plus facile d’affirmer que Dieu existe que de savoir ce qu’Il est. Le pressentiment de Son existence demeure beaucoup plus accessible à chacun d’entre nous que la juste détermination de Son identité.

S’il était besoin d’une preuve de ce que j’affirme, il suffirait de remarquer que le recul objectif de la religion dans les sociétés occidentales ne s’accompagne pas d’un progrès parallèle de l’athéisme. Encore aujourd’hui, celui-ci reste une position relativement marginale. Le terrain que perd la religion est plus souvent gagné par des formes de spiritualités alternatives, faites de bric et de broc, de chamanisme et d’orientalisme, de pièces empruntées à d’autres religions et composées dans un désordre artistique et sentimental. On voit disparaître la religion, mais la spiritualité en kit a rarement eu autant d’adeptes. Nombreux sont ceux qui croient encore en Dieu, manifestement… mais de moins en moins nombreux sont ceux qui savent de quel Dieu il s’agit

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