(I Q2 a3) Dieu existe-t-il ?

veronese_dieu_le_pereJe me souviens d’un cours de Terminale où, durant deux heures interminables, notre professeur de philosophie s’était employé à présenter à une classe perdue d’avance les « cinq voies » de Saint Thomas pour prouver l’existence de Dieu. Autant que je me le rappelle, ce furent des heures mortellement ennuyeuses employées à d’ardents gribouillages sur un cahier qui ressemblait de plus en plus à un carnet de croquis.

Franchement, la métaphysique n’était pas ma tasse de thé. Je n’ai jamais réussi à comprendre l’utilité de couper les cheveux en quatre pour savoir si certaines choses qui ne sont manifestement pas de ce monde existent ou pas. J’ai le bon sens terrien de celui qui considère que ce monde-là est déjà en soi une affaire suffisamment compliquée pour ne pas être en plus tenté de partir à l’aventure, en quête de planètes très très lointaines. Je ne nourris pas la nostalgie des ailleurs, encore moins des ailleurs hypothétiques. L’ufologie ne m’intéressera que du jour où une soucoupe volante me fera la politesse d’aterrir dans mon jardin. D’ici là, je vois mal l’intérêt de spéculer sur des horizons si distants.

Quelques mètres carrés de terre ferme m’ont toujours paru un héritage plus solide qu’une immensité d’azur inconsistant. Sur la terre, au moins, je peux marcher. A moins de me prendre pour un oiseau, ou ce qui revient au même, pour un pur esprit, je ne suis pas tout à fait sûr en revanche de pouvoir sans risque poser mon séant sur un petit nuage. J’habite ce monde avec une certitude contrôlable. Le reste est beaucoup moins assuré. Les arrière-mondes, s’ils existent, n’ont qu’un seul grand défaut à mes yeux, mais un défaut immense : il n’ont rien à faire avec ce monde où j’ai ma résidence.

Tout cela pour dire que ces fameuses « cinq voies » de Saint Thomas d’Aquin me paraissaient désagréablement déconnectées de la réalité. Une réalité qui, à l’époque, avait tous les charmes physiques de ma voisine de table. Deux beaux yeux vert-de-gris imposent à la conscience d’un adolescent un sentiment d’existence beaucoup plus poignant que toute la cohorte des saints du Paradis. Ils émeuvent pour la bonne et simple raison qu’on peut les voir. De même, je frissonnais pour un effleurement de peau, ponctuellement provoqué par un adroit et timide mouvement d’épaule. Mon univers n’était pas bien vaste, je l’admets. Mais il était densément peuplé de choses concrètes, émouvantes et quelquefois cruelles.

Auprès de toutes ces choses avérées, l’existence de Dieu n’avait rien pour moi d’une évidence. Si j’avais fait l’effort de lire Saint Thomas d’Aquin, je me serais rendu compte que, sur ce point cependant, nous étions parfaitement d’accord : « l’existence de Dieu n’est pas évidente par elle-même » (a. 1). Elle ne l’est pas, parce que l’existence s’impose à moi au travers ce qu’il m’est donné de percevoir. Il en résulte logiquement que j’ai la pleine conviction que ce monde existe, puisque je m’y cogne à chaque rencontre. Tandis que l’existence de Dieu, elle, n’a rien d’une évidence. Au fond de tout athée gît un solide empiriste, un homme qui a la tête sur les épaules et les pieds campés au sol, quelqu’un qui sait à l’évidence qu’« un tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras ». Cela au moins, Saint Thomas l’admettait.

Nous tenons ce monde sous la portée de notre regard. Et nous y tenons également, comme à la seule chose vraiment concrète qu’il nous soit donné de posséder. A ce point de vue, la volonté de partir en quête d’un autre monde pourrait facilement passer pour une forme perverse d’échapatoire. La critique est importante : n’est-ce pas la haine et le dégoût de ce monde qui gît au fond de la volonté de croire en Dieu ? Quand un homme est fatigué d’être chez lui, il rêve à d’autes cieux, persuadé que l’herbe sera plus verte ailleurs. C’est une démarche pyschologiquement fréquente, qui ressemble à une fuite. Ne vaut-il pas mieux tenter de rendre sa propre maison habitable, plutôt que d’habiter en imagination des chateaux dans le ciel ? S’il y a du mal dans ce monde, mieux vaut le combattre que l’accepter passivement en se consolant avec l’idée d’un outre-monde où le mal n’existerait plus.

C’est un fait que bon nombre de preuves en faveur de l’existence de Dieu se fondent ainsi sur la conviction qu’il y aurait quelque chose de pourri en ce bas royaume. Platon voulait croire en l’existence d’un monde d’Idées, pour échapper à cet universel devenir qui, ici-bas, rendait toute chose provisoire et odieusement incertaine. Bouddha recherchait dans l’illumination la voie d’un remède à la souffrance universelle de l’existence. Car toute vie, selon lui, étaient une souffrance. Les hindous considèrent toujours que la création cosmique est un voile de Maya, une illusion inconsistante produite par le rêve de la divinité Brahmâ… Toutes ces voies ont quelque chose en commun : elles perçoivent dans la cruelle imperfection du monde une bonne raison de le dépasser.

Que ce monde soit imparfait, je ne le conteste pas. Mais comme Saint Thomas, je serai plutôt enclin à penser que la présence du mal n’est pas une très bonne preuve en faveur de l’existence de Dieu. S’il fallait la compter, je la considèrerais sans hésitation comme l’objection la plus sérieuse que l’on puisse faire à l’existence de Dieu : « si Dieu existait, il n’y aurait plus de mal. Or, l’on trouve du mal dans le monde. Donc Dieu n’existe pas » (a3). Désespérer de ce monde est le plus sûr moyen, me semble-t-il, de désespérer aussi de Dieu. Si l’on veut prouver l’existence de Dieu, il ne faut donc pas partir de ce qu’il y a ici-bas de sale, d’imparfait et de cruel. La seule bonne raison de croire en Dieu réside dans l’émerveillement devant ce que ce monde a justement de beau, de lumineux et d’ordonné.

La joie conduit à Dieu beaucoup plus sûrement que le dégoût. Des cinq voies de Saint Thomas, pas une seule ne tire prétexte de la tristesse que pourrait inspirer ce monde bancal. Pas une seule n’entreprend de prouver l’existence de l’être suprême au moyen de l’évidence du non-être. Ce n’est pas l’inconsistance du monde ni la précarité des choses qui peuvent prouver la réalité de Dieu. Ce n’est pas la laideur qui peut Lui rendre témoignage. Il n’y a que ce que ce monde a de réel, d’indiscutablement réel, qui peut conduire notre intelligence a admettre aussi la réalité de Dieu.

Dieu est réel parce que mon enfant est lui aussi réel. Si je veux continuer à m’enthousiasmer de ce simple fait que la rencontre de deux parents suffise à causer l’engendrement d’un nouvel être, je dois croire aussi à Dieu, comme à une cause ultime. Sans cela, l’enchaînement des causes naturelles irait à l’infini…et comme il n’y aurait jamais de première cause nulle part, il n’y aurait non plus jamais de dernier effet, jamais aucun enfant à bercer dans mes bras : « supprimez la cause, écrit Saint Thomas, vous supprimez aussi l’effet. Donc, s’il n’y a pas de premier dans l’ordre des causes efficientes, il n’y aura ni dernier ni intermédiaire » (a3). Contrairement à ce que beaucoup de personnes pensent, l’existence de Dieu n’est pas requise pour compenser l’impuissance supposée de la Nature à produire d’elle-même, sans assistance extérieure, les nombreuses créatures qui s’y ébattent. Elle est requise au contraire pour rendre compte de cette puissance qu’elle possède. Non pour la nier, mais pour la fonder.

Pour en revenir plus trivialement à ma voisine de classe, je crois que la beauté fascinante de ses yeux vert-de-gris -loin de me détourner de l’existence de Dieu -aurait pu être, à cette époque, la plus sérieuse raison de m’en approcher. Les choses et les personnes sont plus ou moins belles, plus ou moins bonnes, plus ou moins nobles. Mais aucune n’est parfaite. Une femme peut être très belle, mais elle ne sera jamais la beauté même, la beauté faite femme. Un individu peut être très bon, mais il ne sera jamais la bonté même. Chaque chose, dans la mesure où elle est belle et bonne, participe donc à sa manière et dans la mesure de ses moyens, d’une perfection qui n’est jamais elle. Elle est belle parce qu’il y a en elle un peu de cette beauté parfaite qui n’est jamais présente nulle part. Elle est bonne parce qu’il y a aussi en elle un peu de cette bonté totale qui n’existe chez personne.

Si je ne crois pas en cette perfection plus qu’humaine, si je refuse simplement d’admettre qu’elle existe, comment pourrai-je jamais en déceler la présence dans tout ce qui m’entoure ? L’enthousiasme que certaines formes de beauté peuvent produire en nous est directement lié à notre capacité à y reconnaître quelque chose de proprement divin. Ainsi, la conviction que Dieu existe ne nous rend pas du tout aveugle à la beauté du monde. Elle nous donne les moyens de la reconnaître pleinement.

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