Quand toutes les vaches sont grises

ivrogneDeux personnes peuvent très bien se ressembler comme deux gouttes d’eau. Mais par temps clair, sous une lumière favorable, il sera toujours possible déceler une différence, si légère soit-elle. Tandis que sous un clair-obscur ou une nuit d’encre, les différences s’estomperont au point de rendre toutes choses indistinctes. La nuit, disait Hegel, toutes les vaches sont grises.

J’en conclus que le jour divise ce que la nuit unit. La lune est amie de la concorde et le soleil père de la discorde. On n’est jamais aussi semblables qu’à la faveur de l’obscurité ; jamais aussi dissemblables que dans le frais matin. On s’étreint dans la nuit, on se quitte au réveil. La pâle lumière d’un guéridon favorise les romantiques méprises ; le jour cruel qui traverse les rideaux incite aux déprises expédientes..

De là vient, il me semble, cette volonté générale et moralement motivée de flouter toutes les limites, d’abolir toutes les frontières, d’obombrer toutes les distinctions, d’empêcher toutes les discriminations. Ainsi notre époque a-t-elle résolu gaiment de briser toutes les ampoules du plafonier à seule fin de favoriser les dispositions câlines de la gente humaine.

Que le travail naturel de l’intelligence consiste au contraire à poser des différences et à discriminer soigneusement les choses ne semble guère embarrasser ces partisans nouveaux de l’obscurantisme. Tout se passe comme s’ils avaient résolu de sacrifier la clairvoyance sur l’autel unanime de la bienveillance. Une véritable débauche d’amour fraternel conduit les plus motivés à répudier le droit d’aucune différence à faire, en somme, la moindre différence.

Sous le regard confus de ces aveuglés volontaires, charivés d’ivresse tendre, l’inconnu du zinc devient un frère de cent ans, le coup d’un soir est comme l’amour d’une vie, le verre de gnôle un nectar d’ambroisie, et la grossièreté une manière d’amitié. On ne saurait non plus garantir que ces greniers enténébrés sachent faire encore la différence entre leur gauche et leur droite, ou qu’ils puissent distinguer clairement entre l’incivilité d’une insulte et la franche agression d’un barreau de chaise.

A nier systématiquement les différences on se prémunit commodément contre les différends. C’est la recette qui fait miracle. De près et par temps clair, deux chiens se renifleront et se détesteront. De loin et par brouillard, un caniche pourrait bien se laisser séduire par la croupe d’un lampadaire. Sous des conditions suffisantes d’obscurité, il n’est pas de contraires qui ne finissent par se ressembler. En restant suffisamment dans le flou, les plus tenaces désaccords disparaîtront comme par enchantement.

Ainsi, en ramenant tout le catéchisme de l’Eglise catholique à la seule injonction de la charité, vous pouvez être assuré d’un universel succès d’estime. Il vaudra mieux, cependant, ne pas être trop précis sur la manière dont il convient d’entendre cette « charité », moyennant quoi vous éviterez les fâcheuses polémiques. Le vague aidant, vos appels à la charité passeront comme une lettre à la poste, sans que personne ne trouve jamais rien à redire.

L’embêtant, c’est que la doctrine catholique, en s’épurant jusqu’au trognon, devient rapidement aussi insipide qu’un préjugé commun. Personne ne trouve plus cette doctrine odieuse, car plus personne n’estime encore qu’elle vaudrait la peine d’être combattue. Rendue ronde et sympathique comme les fesses d’un poupon, elle ne suscite plus aucun scandale. En revanche elle ennuie profondément, car personne ne se passionne pour les poncifs.

D’ailleurs, pour ce qu’il en reste dans la tête des gens, parler de « doctrine » est bien généreux. Une doctrine est quelque chose de précis : c’est un ensemble de propositions qui forment entre elles un ensemble cohérent. Le moindre détail a son importance. Ne plus croire en la Trinité, refuser la Transubstantiation, prendre des libertés avec la doctrine du péché originel ou mégotter sur la résurrection des corps, vous fait basculer immédiatement du côté de l’hérésie. C’est clair et précis. Rien ne vous oblige à accepter la doctrine. Mais du moment que vous revendiquez votre appartenance au catholicisme, on ne pourra pas vous confondre avec un protestant.

Plutôt que les doctrines, on préfère maintenant les valeurs. Ainsi se contente-t-on d’écrire au crayon gras et en lettres capitales les mots « égalité », « fraternité », « liberté », « démocratie », « république », « tolérance », « dignité »… cela suffit à toute philosophie. Jadis, ces mots faisaient tout de même partie d’une doctrine. Être « républicain », être « démocrate », « libéral » ou « monarchiste » figuraient un engagement précis, une allégeance clairement définie. Toute une conception était présente derrière chacun de ces termes. Ils ne flottaient pas comme des phares au milieu de la nuit. Ils étaient plutôt comme les étendards d’une armée coalisée et prête à en découdre.

L’ennui est que la tentation d’unir les gens de cette façon les pousse à s’éviter encore plus. L’homme soûl qui ne sait plus distinguer un ami d’un étranger embrassera son voisin avec la tendresse d’un vieux copain. Mais comme il ne sait pas non plus distinguer l’ombre du piéton qui marche, il fera un large détour pour éviter d’écraser votre ombre. Il y a certainement quelque chose de cela dans la fureur avec laquelle ces sympathiques thuriféraires de l’union fraternelle voient partout autour d’eux des spectres menaçants. Dans la nuit, toutes les vaches sont grises… et toutes les chemises sont brunes.

« L’esprit humain a le choix entre deux choses et deux seulement : le dogme et le préjugé. Le moyen âge fût une époque rationnelle, un âge de doctrine. Notre époque est, au mieux, une époque poétique, un âge de préjugé. Une doctrine est un point défini, un préjugé est une direction. Que l’on puisse manger un boeuf, alors que l’on ne saurait manger un homme, est une doctrine. Qu’il faille manger aussi peu que possible de quoi que ce soit est une préjugé. Une direction est toujours beaucoup plus fantasque qu’une carte. Je préférerais avoir la carte la plus archaïque qui soit pour m’indiquer la route de Brighton qu’une vague recommandation de tourer à gauche. (…) .Non seulement une même foi crée un lien entre des hommes, mais qui plus est, une différence de foi peut les unir, du moment qu’elle est nette. Une frontière unit. Beaucoup de Musulmans magnanimes et de Croisés chevaleresques ont dû être plus proches les uns des autres, parce qu’ils étaient dogmatiques, que deux agnostiques, sans domicile, assis sur un banc de la chappelle de Mr Campbell. « Je dis que Dieu est Un », et « Je dis que Dieu est Un, mais aussi Trois », c’est là le début d’une bonne camaraderie, querelleuse et virile. Mais notre époque fait de ces croyances des tendances. (….) Il en va de même avec la politique. L’inconstance politique divise les hommes, elle ne les soude pas. Par temps clair, les hommes marcheront au bord d’un précipice, mais ils s’en tiendront à plusieurs kilomètres par temps de brouillard. Ainsi un Tory peut-il aller jusqu’au bord même du socialisme, s’il sait ce qu’est la Socialisme. Mais si on lui dit que le Socialisme est un esprit, une atmosphère sublime, une tendance noble et indéfinissable, il fera un détour, et à juste titre. On peut répondre à une affirmation par des arguments ; mais on ne saurait jamais faire face à une tendance qu’avec un sain fanatisme.(..) Les préjugés divergent alors que les croyances sont en perpétuelle collision. Les croyants se rentrent les uns dans les autres, les bigots s’évitent. Une croyance est affaire collective, même ses vices sont sociables. Un préjugé est affaire privée, même sa tolérance est misanthropique ». (Chesterton, Le monde comme il ne va pas)

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