Theatrum Mundi

Theatrum Mundi

Jadis, les hommes vivaient dans un monde étroit. Leur univers avait les dimensions dérisoires de leur petit village. Au-delà, c’était le chaos, le monde inhabité. Indiscutablement, leur monde avait les dimensions d’un village ; mais personne ne pouvait sérieusement le confondre avec un village. C’était sans doute un très petit monde, un monde microscopique, il n’en contenait pas moins en lui toute la richesse bariolée qu’un monde est supposé contenir. Tout ce qui se passait à l’intérieur de ce cercle minuscule était un événement de dimension cosmique, aussi certainement cosmique que la création d’un trou noir à l’intérieur d’un accélérateur à particules.

Pour chacun de ses habitants, le cercle des hommes s’arrêtait probablement aux gens qu’il connaissait et qui lui ressemblaient, mais en même temps chacun de ces voisins était un membre éminent de la glorieuse tribu des hommes… et non pas simplement, vulgairement, un voisin. Aussi modeste fût-elle, l’existence de tout homme participait intimement au destin glorieux des fils d’Adam, les mortels intrépides. Être un homme signifiait pour lui un prestigieux lignage. Dans l’économie du monde, l’individu le plus obscur se sentait d’ascendance royale, participant par droit de naissance à la gouvernance générale des choses.

La scène était petite, mais ce qui s’y jouait était -pour tous ses protagonistes -un drame immense où chacun avait l’honneur de participer aux intrigues des dieux et aux querelles des titans. Dans ce drame, on n’avait sans doute qu’un tout petit rôle à tenir, mais c’était un tout petit rôle dans une histoire éclatante. Chaque événement, aussi dérisoire fût-il, participait de la grande odyssée du monde, chaque journée monotone rejouait le cycle d’une éternelle création et d’une éternelle abolition. Le soleil mourrait chaque soir dans son bain d’agonie et ressuscitait chaque matin sur son lit d’étoiles sèches.

Si le terme « citoyen du monde » a jamais voulu dire quelque chose, c’était à ce moment-là, dans cette étroitesse d’aborigènes. Il est vrai que nous vivons aujourd’hui dans un village global qui a littéralement les dimensions du monde. Mais il y a cette singulière différence que, aussi vaste soit-il, il ne saurait être autre chose pour nous qu’un modeste village. Aussi n’y trouvera-t-on jamais rien d’autre que l’esprit étriqué et les mesquines perspectives d’une pensée insulaire. La dimension ne fait rien à l’affaire. Un monde habité peut parfaitement être un monde de taille réduite sans rien perdre de sa vastitude cosmique. Inversement, un village pourrait être aussi immense que plusieurs continents, sans cesser d’être ce petit espace habité où rien d’essentiel ne se passe jamais.

Dans un village planétaire, tous les hommes sont vos voisins. Aussi le cercle des hommes est-il beaucoup plus large qu’auparavant… tandis que le cercle de l’humanité va se rapetissant de jour en jour. Jadis les hommes ne se sentaient pas nombreux, mais l’humanité à laquelle ils avaient l’insigne honneur de participer était une espèce immémoriale, virtuellement aussi noble que les étoiles du ciel et aussi ancienne que la légende des dieux anciens Aujourd’hui, les hommes se comptent en milliards d’individus, mais l’humanité à laquelle ils participent n’est rien de plus que la somme factuelle de leurs existence individuelle. L’humanité est aussi vaste que la totalité des hommes existant ou ayant existé sur la Terre. Mais certainement pas plus vaste qu’elle.

A l’échelle du monde, un seul homme avait de la valeur car il était le représentant plénipotentiaire de l’humanité au milieu des affaires du monde. A l’échelle de notre immense village planétaire, un seul homme compte autant que peut compter le membre anonyme d’un village. C’est à dire à peu près rien du tout. A la cour du monde, il était comme un prince. Dans son village natal, il n’est plus qu’un péquenaud surnuméraire. Devant les géants et les dieux et toutes la masse des races conspirantes, il parlait toujours au nom de son espèce. Enfermé dans son village, avec pour seuls congénères les membres de son espèce, il ne parle plus jamais qu’en son nom propre.

L’humanité toute entière, avec ses milliards d’individus, vivants et morts, pèse continuellement sur sa conscience non plus pour lui faire sentir sa grandeur mais pour la lui faire oublier. A l’époque d’Auguste Comte, seuls les « grands hommes » ont encore le privilège de participer au destin mondial de l’humanité. Les autres, tous les autres, ont vu leur carrière se gentrifier dans le destin anonyme des masses. Ils ne sont plus les orgueilleux représentants d’une humanité en marche. Ils ne sont qu’une cellule modeste, une au milieu de tant d’autres, chargée de nourrir de sa propre mort la substance éternelle et monstrueuse d’une humanité qui marche toute seule…

Le pire est que cette humanité elle-même ne connait pas un destin beaucoup plus reluisant que la myriade d’individus qui la composent. Son histoire a beau se décliner sur l’étendue entière d’une planète, elle n’en conserve pas moins l’actualité navrante d’un petit village d’Armorique. La scène est devenue immense, mais ce qui s’y joue n’a plus rien du mystère cosmique. C’est un drame bourgeois, un huis-clos familial sans aucune incidence sur le destin de l’univers. L’humanité toute entière pourrait disparaître dans une catastrophe que cette péripétie n’entamerait pas le silence terrifiant des espaces infinis. Posté à des millions d’années lumières de notre petit théâtre de province, aucun roi du monde ne saurait plus s’émouvoir de nos sanglots d’enfants tristes. Aucun habitant verni de cette périphérie obscure n’est invité chaque matin à concélébrer la renaissance du soleil. Aucun d’entre eux ne voit plus vaciller les étoiles à travers ses larmes, aucun ne croit encore que le roi des cieux pourait vouloir loger et mourir dans sa misérable masure de cul terreux.

Il semblerait qu’en passant de la conception d’un monde clos à celle d’un univers infini, l’homme a brusquement pris conscience de l’aspect absolument dérisoire et anecdotique de sa propre existence. Loin de pouvoir participer à la vie du monde, il découvrait qu’il était en fait logé dans la plus basse et croupie partie de l’univers, dans un réduit à peine plus gros qu’une terrier de lapin. Comment, dans ces conditions, pouvait-il encore sérieusement se croire invité à participer au banquet des dieux ? Comment pouvait-il s’imaginer investi d’une mission cosmique, coincé qu’il était sous les deux lames métalliques de l’infiniment grand et de l’infiniment petit ?

Son trouble était compréhensible bien qu’il révélât ostensiblement son erreur. Seul un homme qui se croyait la mesure du monde pouvait ainsi découvrir avec une sorte de stupéfaction hébétée que le monde dépassait en réalité toute mesure humaine. Seul un idiot habitué à faire entrer le monde de force dans sa caboche pouvait se désoler de constater que le monde était finalement beaucoup trop vaste pour y entrer. Son erreur n’était pas de croire qu’il participait aux affaires du monde, mais de supposer que ce monde devait être pour lui une simple affaire domestique. Sa grossièreté ne résidait pas dans son ambition de vivre sur la scène du monde, mais dans sa propension à y traîner comme malgré lui les habitudes étroites de sa tribu. Sa méprise n’était pas de se comparer à la grandeur des dieux mais de vouloir mesurer cette grandeur à l’aune de sa petitesse.

Un homme sain d’esprit ne mesure pas la longueur de sa chambre à la taille de ses pas. Il mesure plutôt la longueur de ses pas à la taille de sa chambre. C’est le monde qui doit lui offrir sa mesure et non pas lui qui doit imposer sa propre mesure au monde. Le cœur de l’homme n’est pas large de sa propre taille. Il est large comme ce qu’il aimera. Sa pensée n’est pas plus vaste que son crâne. Mais elle sera grande seulement de la grandeur de ce qu’elle osera penser. Ce n’est pas la taille de l’homme qui le rendra grand. Car quoi qu’il fasse, il sera petit et vulnérable et poussière de matière emportée par le temps. Seule sera grande la scène où il daignera jouer son existence. S’il participe au salut du monde, peu importe qu’il ne soit qu’un simple figurant. Cela vaudra toujours mieux pour lui que d’être un premier rôle dans une comédie de quartier.

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