Ancilla theologiae

Comme on sait, Galilée eût maille à partir avec l’Eglise catholique. L’histoire est mondialement connue et fournit à n’importe quel libre penseur audacieux les raccourcis fulgurants dont il a besoin pour étayer sa thèse préférée : l’Eglise veut maintenir le peuple dans la superstition et faire barrage aux progrès de la connaissance scientifique. Il serait assez amusant, si ce n’était aussi navrant, de remarquer à quel point ceux qui tiennent ce discours n’ont guère besoin de l’Eglise pour faire barrage aux progrès de la connaissance historique. La stupidité avérée d’une telle croyance est si manifeste qu’elle ne tient encore aujourd’hui que par la caution frauduleuse que le temps prête aux plus tenaces des superstitions.

Galilée ne fût pas condamné parce qu’il affirmait que la Terre tournait autour du soleil. Cette hypothèse avait déjà les faveurs de plusieurs jésuites de l’Observatoire. Et elle n’était nullement contraire à l’enseignement de l’Eglise catholique. En réalité, Galilée fût condamné pour un point qui peut sembler aujourd’hui anecdotique : son refus de considérer cette nouvelle théorie comme une « hypothèse ». Aux yeux de Galilée, ce n’était pas une hypothèse, mais bel et bien une vérité certaine, dûment attestée. Qu’on pût ainsi condamner un homme parce qu’il affirme être sûr et certain (« et pourtant elle tourne ! ») d’une chose que vous seriez prêt à accepter s’il l’avait présenté comme une simple hypothèse paraît défier le bon sens.

Mais cette question avait une importance cruciale. Jusqu’à Galilée, l’astronomie relevait de la Philosophie. La connaissance physique était étroitement dépendante d’un ensemble de spéculations philosophiques qui, mises bout à bout, alimentaient une théorie générale du monde. A ce titre, et parce qu’elle la prenait à tort pour une doctrine philosophique, l’Eglise s’accordait un droit de regard pour juger de la conformité de cette nouvelle hypothèse avec les enseignements de la doctrine catholique. Rien ne peut être incompatible avec une vision du monde qu’une autre vision du monde. Rien ne peut s’opposer frontalement à une doctrine générale du sens de la vie qu’une autre doctrine générale du sens de la vie. Rien ne s’oppose à une sagesse comme une autre sagesse.

La préséance de la vérité révélée imposait donc qu’aucune thèse philosophique ne puisse par ses seuls moyens se targuer d’atteindre à la certitude d’un savoir indiscutable. Aucune affirmation ne peut être plus certaine que les prémisses dont elle est déduite. Or, toute affirmation philosophique s’appuie en dernier ressort sur des principes métaphysiques que la raison naturelle n’est jamais en état de prouver de manière définitive. Sans l’appui qu’elle reçoit de principes révélés, jamais aucune thèse philosophique ne pourrait donc prétendre aboutir à la moindre certitude. Il est probable aujourd’hui qu’un philosophe n’accepterait pas facilement de se ranger aux impératifs d’une telle soumission. La véritable cible de l’Eglise, derrière Galilée, c’était Descartes, le père de la philosophie moderne. Car s’il y avait bien quelqu’un qui prétendait fournir aux premiers principes de la philosophie la certitude intrinsèque qui lui permettrait à l’avenir de se poser en rivale de la croyance religieuse, c’était bien lui ! En prétendant construire un savoir philosophique sûr et certain, fondé sur l’évidence intuitive d’un premier principe inattaquable, Descartes affranchissait la philosophie de toute subordination à une vérité révélée.

S’il n’était d’usage, dans les rangs de ma confrérie, de raconter cet épisode fameux avec des larmes de joie et des sanglots de reconnaissance dans la voix, je dirais volontiers que ce fût une immense et navrante erreur. Car les philosophes sont des gens qu’on ne doit jamais prendre trop au sérieux. Ils se trompent souvent, pas plus sans doute que tout un chacun, mais avec des conséquences autrement plus perverses. Une erreur philosophique est une erreur de grande portée car c’est toujours une erreur qui engage une vision générale du monde. Accorder trop de confiance au système philosophique d’un grand penseur, en traitant sa philosophie comme un évangile, est par conséquent une décision qui peut coûter très cher. Platon, qui savait un peu de quoi il parlait, a prêché par l’exemple en imaginant à quoi ressemblerait une société mise en ordre par un hypothétique philosophe-roi. Cette première société totalitaire, germée dans la tête d’un idéologue, était une fiction improbable. Mais Descartes, l’air de rien, en caparaçonnant le philosophe de certitudes, lui a ouvert les portes du réel. Le triomphe des philosophes rois fût, à peu de choses près, le cauchemar du dernier siècle.

On pourrait évidemment trouver à redire à l’organisation politique d’une société imprégnée des principes de la doctrine chrétienne. Mais à moins de faire preuve d’une singulière méconnaissance, on pourra difficilement comparer la chrétienté du moyen-âge à un régime de terreur. Trop consciente que nos principes les plus élevés doivent relever de la foi et non pas du savoir, l’Eglise n’était pas naturellement portée à imposer son orthodoxie à ceux qui n’étaient pas chrétiens. Elle combattait farouchement l’hérésie, non pas parce que les hérétiques avaient le culot de refuser le christianisme, mais parce qu’ils avaient au contraire le toupet de s’en réclamer. Elle ne torturait pas les gens pour les obliger à confesser une foi qu’ils n’avaient pas. Elle les torturait pour les obliger à respecter une foi qu’ils revendiquaient. Elle n’imposait pas aux gens de croire, car croire est un acte de la volonté. Mais elle imposait en revanche à ceux qui se disaient chrétiens de respecter l’intégrité de la doctrine chrétienne.

Un musulman qui n’adhère pas à la même vérité est moins embarrassant pour un chrétien qu’un coreligionnaire qui aurait d’autres dogmes que les siens. Le premier cas est dans l’ordre des choses : si la vérité ultime relève de la foi, elle n’est pas un savoir que chacun serait tenu de reconnaître obligatoirement. Une idéologie qui se targue d’être scientifiquement certaine a beaucoup plus de chances d’être moins accueillante à la divergence d’opinion qu’une doctrine qui repose ultimement sur une vertu de foi tenue, modestement, pour le plus bas degré de la connaissance. Par contre, une même croyance ne peut pas entrer en contradiction avec elle-même. Une vision du monde peut être accueillante à d’autres visions du monde. Mais elle ne peut pas être aussi accueillante à l’égard des déformations que des innovations doctrinales voudraient lui faire subir. On comprend aisément pourquoi : si ce qui est tenu pour vrai à une époque devient brusquement faux, alors il est permis de douter sérieusement que cela ait jamais été vrai.

L’histoire de la philosophie témoigne assez bien de l’effet dévastateur que peut produire sur les gens des doctrines qui se succèderaient dans le temps en se réfutant les unes les autres. Kant observait que la métaphysique offrait le triste spectacle d’un champ de bataille. Difficile de lui donner tort. Que le doctrine catholique soit parvenue à se préserver, contre vents et marée, des déformations que les innovations successives et les modes urgentes du moment pouvaient lui faire subir témoigne moins de son immobilisme que de son extraordinaire vitalité. Comme le fait remarquer Chesterton, c’est toujours l’animal vigoureux qui parvient, au milieu du fleuve, à résister au courant qui l’emporte. La carcasse de l’animal mort, elle, suit bêtement le mouvement de l’eau. Que la doctrine catholique ait traversé les siècles, sans prétendre se mettre au goût du jour, en défendant l’actualité permanente de son message est de loin la meilleure garantie qu’elle peut décemment offrir de la vérité de son message. Aucune doctrine philosophique ne peut se targuer d’avoir survécu si longtemps à tout ce qui promettait de l’enterrer. Le jour, peut-être pas si lointain, où elle se laissera elle-même emporter toute ravie par l’air du temps et les promesses de l’aube, on pourra dire que la bête a cané.

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