Mauvaise odeur

Dans le but de prévenir toute attaque terroriste sur son sol, l’Etat français a pris l’ingénieuse initiative d’envoyer en centre de « déradicalisation » (autant dire en cellule de dégrisement) d’anciens combattants de l’Etat Islamique. De toutes les mesures envisageables, celle-ci était à la fois la plus comique et la plus révélatrice de ce mépris ordinaire avec lequel on traite aujourd’hui le monde des idées.

Ce qu’on peut reprocher à une croyance, d’habitude, c’est au choix : sa fausseté, sa betise, son inexactitude, sa confusion, son absurdité, son arbitraire, son manque de vraisemblance, son manque de justesse, sa complexité ou son aspect outrageusement simpliste… on peut lui adresser bien des reproches en fait, chacun d’entre eux étant une façon d’apprécier la distance plus ou moins grande qui l’éloigne de la vérité. La seule chose qui rende illégitime une idée, en fin de compte, la seule chose qui justifierait de la condamner sans appel, ce serait son inadéquation manifeste à la réalité.

En revanche, attendre qu’une idéologie ne soit pas « radicale », qu’elle soit « mesurée », à l’abri de tout « extrémisme », de tout « sectarisme »… revient à projeter sur elle les attentes imprécises qu’une psychologie commode fait peser sur celui qui la pense. Une tradition philosophique, qui remonte à Aristote, imposait déjà aux hommes vertueux de poursuivre l’idéal du « juste milieu ». Celui-ci se définissait comme un sommet difficile à atteindre, tant il était aisé pour chacun de tomber dans le trop de l’excès et le trop peu du défaut. Mais cette « juste mesure » relevait de la sphère pratique et nullement de la sphère théorique. Elle était un idéal pour les agissements de l’homme vertueux, pas du tout un idéal pour ses idées !

A tout le moins était-ce un idéal précis et rigoureux. Le « juste milieu » d’Aristote était cette action précise qu’une situation objective précise requérait d’un individu précis. L’excès de précision qu’exige l’excellence morale rendait les grands principes théoriques tout simplement inapplicables en l’état sans une dose de souplesse intellectuelle qui se nommait « prudence ». Car aucune prescription morale n’est suffisamment précise pour s’ajuster aux conditions singulières et chaque fois uniques de son application. Agir avec mesure renvoyait donc chez l’homme prudent à une conduite aussi précisément réglée que l’accord d’un instrument avec les autres instruments de l’orchestre.

C’est parce qu’il n’a plus rien à accomplir de précis que l’homme moderne se voit au contraire appelé à faire preuve de mesure. Ce qui lui sert de norme n’est plus rien d’autre qu’une certaine normalité thérapeutique qui, faute de faire de lui un être vertueux, lui apportera à tout le moins la satisfaction d’échapper grosso modo à la catégorie des gens bizarres. Dans ce grand hôpital de la démence imminente, les idées d’un homme y sont traitées comme des humeurs liquides que le cerveau sécrète. C’est au médecin d’en apprécier la qualité, comme il tire de l’observation de vos selles quelques instructifs renseignements sur votre état général de santé.

Étant entendu qu’un homme « normal » ne saurait, sauf défaillance psychologique grave, vouloir poser des bombes, une telle attitude ne peut être imputable à autre chose qu’à un tendancieux « lavage de cerveau », à une « manipulation mentale » ou à je ne sais quel « embrigadement » . De toute évidence, c’est le présupposé rigolo de cette affaire, un homme normal qui disposerait de toutes ses facultés mentales ne saurait désirer autre chose que la défense scrupuleuse des valeurs républicaines. Dans la même logique, un parent normal ne saurait -pour des motifs idéologiques ou religieux -refuser d’inscrire son enfant à l’école républicaine. Ces attitudes « border line » –et bien d’autres encore- témoignent d’un esprit psychologiquement vicié, d’une mentalité dangereuse et « sectaire ».

Quel besoin dès lors d’apprécier honnêtement les idées d’un homme lorsqu’il suffit pour juger d’elles de lui ausculter tranquillement les mollaires ? La conduite qui valait pour les fous est devenue un modèle exemplaire pour approcher les gens normaux. D’eux aussi, désormais, on pourra dire que leur tête n’est qu’un bouchon balloté par les flux et les reflux d’un océan gastrique.

De façon éhontée, l’habitude a été prise de juger les idées à leur odeur comme on prétendait juger un homme à sa couleur. On se fiche de ce que sont ces idées, on ne s’occupe plus que de ce qu’elles sentent. L’essentiel étant qu’elles ne soient ni « infectes » ni « nauséabondes », ni « repoussantes » ou « malodorantes ». Le monde des idées est devenu le tribunal des parfumeurs ! Les nez délicats y règnent en maîtres absolus. On hume, on renifle, on enfouit son museau dans l’humus chaud des secrets inavoués… lorsqu’on a l’odorat d’une taupe, il n’est guère besoin d’avoir encore un œil de lynx.

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