L’enfant libre

snb03300Quoi que l’on croit, il semble assez difficile, pour ne pas dire impossible, de ne rien croire du tout. Avoir une vision du monde paraît aussi naturel que d’avoir deux pieds et deux mains. Tout fils d’Adam, dès qu’il naît, est bien obligé d’avoir au moins quelque idée de la place qu’il occupe dans l’univers des choses existantes. Cela implique pour lui en général de disposer de réponses à des questions tenues pour philosophiquement universelles : d’où viens-je ? Ou vais-je ? Que se passera-t-il après ma mort ? Que dois-je faire de ma vie ?… et d’autres questions du même tonneau, que n’importe quel enfant pose un jour ou l’autre à ses parents.

Si ces derniers traînent encore derrière eux quelques reliefs de la vieille religion, ils sauront lui apporter les réponses qu’il demande. Ce ne seront pas forcément les bonnes réponses, mais ce seront indiscutablement des réponses. S’ils ont l’honneur d’être des parents libéraux et ouverts d’esprit, ils lui répondront probablement que chaque homme en cette vie doit se faire sa propre vision du monde et apporter ses réponses personnelles à ces questions décidément insolubles. Autrement dit : « je n’en sais rien, mon lapin. Et personne ne peut prétendre qu’il sait vraiment. Il n’y pas de réponse à ces questions ».

Pour peu que ces parents libéraux adhèrent de surcroît à une vision chrétienne du monde (car il en faut bien une), il se pourrait parfaitement qu’ils se retiennent de transmettre cette vision à leur enfant, par pure charité, pressentant l’incongruité qu’il y aurait à lui imposer une vérité qui serait seulement la leur et non, avant qu’il soit en âge de juger par lui-même, la sienne propre.

S’il fallait prendre au sérieux ce libéralisme pédagogique, les conséquences en seraient proprement délirantes. Ce qu’un parent peut offrir de plus précieux à son enfant, ce sont justement des repères qui lui permettront ensuite de s’orienter dans la vie. Pour faire ses propres choix, il aura d’abord besoin de critères fixes qui échappent à son choix. En principe, personne ne peut faire des choix tant qu’il ne dispose pas d’une valeur assurée en fonction de laquelle choisir. Refuser de lui transmettre ces valeurs au motif qu’elles ne sont pas forcément les bonnes revient à nier que ce qui est bon pour les parents puisse être utile pour les enfants. Une mauvaise lampe, qui éclaire maladroitement, vaut mieux que pas de lampe du tout. Une mauvaise doctrine est au moins quelque chose. Si elle a en plus pour elle la respectabilité des siècles, on peut être assuré qu’elle n’est pas entièrement dépourvue de mérite, puisque ce qui a longtemps servi a fait du moins ses preuves. Ce qui n’a pas du tout servi, en revanche, est potentiellement de la camelote.

Mais même dans ce cas, toute camelote idéologique qu’un parent daignerait transmettre à ses enfants vaudrait déjà mieux que ce rien du tout libéral. Car ce qu’un enfant à urgemment besoin d’ apprendre de ses parents n’est pas l’art d’avoir de l’argent mais la sagesse d’en user. Une conviction philosophique qu’on prend la peine de transmettre en héritage devient une tradition. Et d’une tradition l’enfant peut au moins commencer à faire quelque chose : il peut l’approfondir, il peut rompre avec elle, il peut l’oublier ou la retrouver. Mais il ne peut absolument rien faire d’approchant à partir de rien. Du rien, c’est tout simple, on ne peut rien faire ! Ce que l’enfant a reçu,il peut le conserver ou le perdre. Mais ce que il n’aura pas reçu, il ne pourra ni le conserver ni même le perdre.

Il y a un scandale beaucoup plus monstrueux qu’un enfant baptisé sans qu’il le veuille et obligé de suivre des cours de catéchisme par des parents résolus à lui transmettre une foi qu’il n’a jamais demandé. Il ne l’a peut-être pas demandée, mais il pourra toujours la refuser. Rien ne vous oblige à conserver les cadeaux que l’on vous fait si vous considérez finalement que ce sont des vieilleries sans utilité. Cela n’enlève rien au mérite du cadeau. En revanche, je ne sache pas qu’aucun enfant se soit jamais montré plein de gratitude envers des parents qui l’auraient obligé à devoir découvrir tout seul, par ses propres moyens, un trésor qu’ils étaient en position de lui transmettre. Je ne connais personne qui se trouve ravi d’avoir été obligé de construire ses propres repères existentiels parce que ses parents étaient trop respectueux de sa liberté pour lui faire cadeau des leurs.

Heureusement, un tel cas de figure se présente assez rarement, pour ainsi dire jamais. Car le libéralisme est aussi doctrinaire que n’importe quel dogmatisme. Lui aussi, comme n’importe quelle vision du monde, clame bruyamment ses prétentions à être tenu pour vrai. Quoi qu’il en dise, le tolérant sceptique est logé à même enseigne que le plus borné des athées, le plus fanatique des chrétiens, et le plus fondamentaliste des musulmans. Ce voisinage le fâche. Bien que semblable en ce point à tous les papas du monde, le papa sceptique a une fâcheuse propension à vouloir que ses enfants pensent comme lui. L’enfant de chœur pourra se plaindre un jour d’avoir été traîné à la messe contre sa volonté. Le petit sceptique fera la même chose, mais ce n’est pas de la messe qu’il se plaindra. Lui, contrairement au premier, pourra légitimement accuser son père d’avoir usé avec lui d’un procédé parfaitement déloyal.

Rien de plus insidieux qu’une doctrine qu’on vous inculque en vous donnant l’impression qu’elle n’en est pas une. Rien de plus pitoyable qu’une éducation qui se promet de vous rendre libre de penser par vous-même tandis qu’elle vous accule à annôner les articles indigestes du catéchisme de la libre-pensée. Rien de plus pervers qu’un culte célébré quotidiennement dans le dos des célébrants.

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