Sub specie aeternitatis

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On croise parfois dans la rue des originaux qui portent, sous leur chapeau vieillot, des vêtements de l’ancien temps.  Flânant dans les rues d’une vieille cité médiévale, on pourrait quelquefois tomber nez à nez avec la coiffe envolée d’une vieille bigoudène. On peut être nostalgique de ces témoignages émouvants d’un passé révolu… mais je crois que personne n’est assez bête pour confondre l’ancien temps avec le nouveau, ni s’imaginer que ce qui a ainsi disparu aurait des chances de jamais renaître.

En revanche, comment peut-on affirmer qu’une idée est datée, vieillotte, obsolète ? Comment peut-on disqualifier d’entrée de jeu certaines croyances au motif qu’elles seraient simplement des croyances d’un autre temps ? Qu’est-ce que la patine du temps a à voir avec la qualité d’une idée ? Que la racisme soit une mauvaise chose pour l’époque présente n’implique pas qu’il fût jamais une bonne chose pour les époques passées. Si l’esclavage doit être tenu pour intolérable, il ne l’est pas plus maintenant qu’il ne l’était aux époques où on le trouvait tolérable. Une erreur a beau être tenue pour vraie pendant quelques siècles, elle n’en demeure pas moins une erreur. La terre ne s’est pas brutalement mise en branle autour de l’orbite solaire quand Galilée décida qu’il en était ainsi. Ce qu’on estime vrai aujourd’hui ne peut pas être tenu vrai seulement pour aujourd’hui, avec la conviction bizarre que cette vérité de notre temps ne serait qu’une vérité pour notre temps.

Au regard ce qui doit être tenu ultimement pour vrai ou pour faux, le sens de l’histoire ne représente nullement un critère pertinent d’appréciation. Ce n’est pas parce qu’un préjugé est vieux qu’il vaut mieux qu’une neuve vérité. Inversement, ce n’est pas parce qu’une vérité serait ancienne qu’on devrait se croire autorisé à lui préférer les dernières imbécilités chantées sur des refrains à la mode. Qu’on en soit venu à croire qu’il nous faille être soit un conservateur soit un progressiste, soit un nostalgique du passé soit un adulateur de l’avenir, qu’il faille énoncer nos préférences politiques en des termes de préférence temporelle prouve que nous avons perdu, en même temps que le sens commun, les racines que nous avions dans le ciel.

L’idée même de vérité, qui est la plus ordinaire des idées et l’une aussi des plus pratiques dans la vie quotidienne d’un homme suppose une certaine croyance en l’éternité. Les philosophes plaçaient la vérité sub specie aeternitatis, ce qui est une locution latine compliquée pour énoncer un fait simple : si vous affirmez qu’il fait beau aujourd’hui, et que cela est vrai, la vérité d’une telle proposition restera inchangée pour l’éternité. Il aura été vrai qu’il a fait beau ce jour-là, il fût vrai qu’il a fait beau ce jour-là, il sera vrai qu’il a fait beau ce jour là, il était vrai qu’il a fait beau ce jour-là… vous pouvez parcourir au grand galop sur le dos de l’intrépide coursier du temps toutes les époques révolues et toutes celles qui manquent encore à l’appel, cela n’entamera en rien la vérité ou la fausseté de ce que vous avez dit ce jour là.

Jusqu’à ce qu’on lui ait appris à voir les choses autrement, la croyance en la vérité éternelle demeure toujours le premier article du credo de l’homme ordinaire. Elle demeure le seul ancrage dont il dispose encore pour juger le temps qui passe au lieu d’être constamment sommé d’être jugé par lui. Cramponné à l’idée d’une vérité qui ne change pas, il conserve par devers lui la souveraine dignité d’une personne qui ne maîtrise peut-être pas son histoire mais qui s’accorde du moins le droit de la juger. Il peut être vaincu par le cours des choses, il ne pourra pas être jugé par lui. Le jugement de l’histoire, si tant est que c’en soit un, est immanquablement la préférence accordée aux plus forts. L’histoire tranche invariablement au profit des vainqueurs, jamais au profit des vaincus. Elle ne consacre que la réussite et demeure inclémente à tous les échecs.

Sur ce point, Nietzsche avait vu juste. Tant que nous ne nous serons pas encore débarrassés de la croyance en la vérité, l’immense éternité de Dieu continuera de planer sur nos vies comme l’ombre immense d’un condor. Nietzsche est le seul des grands philosophes à avoir jamais sérieusement entrepris de n’être pas un chrétien. Il est le seul à avoir eu une claire conscience que pour rompre une fois pour toutes avec le christianisme, il fallait rompre non pas avec la superstition mais avec le dogme de la vérité rationnelle. Il fallait dénoncer non pas l’irrationalité du christianisme, mais la complicité secrète que ce « platonisme pour le peuple » entretenait secrètement avec la philosophie depuis que Platon l’avait portée sur les fonts baptismaux. La guerre contre le christianisme devait aussi, par conséquent, être une guerre menée contre toute la descendance de Socrate.

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