Être chrétien dans un monde qui ne l’est plus

De façon générale, celui qui sait où se trouve la vérité est toujours un privilégié par rapport à celui qui l’ignore. Personne ne s’y trompe : ce qui rend le croyant infréquentable, c’est l’assurance qu’il affiche de savoir où se trouve la vérité. Il n’est pas tant agaçant parce qu’il prétend être meilleur que les autres, que d’abord parce qu’il prétend savoir mieux que les autres ce que c’est qu’être meilleur. Il n’est pas agaçant parce qu’il croit en son Dieu. Il est agaçant parce qu’il croit que c’est aussi le votre, même si vous n’êtes pas d’accord. Ce qui le rend si fatiguant est cette façon ordinaire d’agir comme si vous étiez toujours à plaindre de ne pas croire ce qu’il croit

Sans doute est-ce pour cette raison que tant de chrétiens paraissent aujourd’hui embarrassés. Ils sentent que ce rapport privilégié à la Vérité les place dans une position inconfortable au regard des exigences démocratiques. Éparpillés par petits paquets d’autochtones au milieu d’une société ouvertement pluraliste, ils ne savent que faire de ce dépôt de vérité dont ils conservent encore la charge. Doivent-ils continuer à proclamer haut et fort une Vérité qui les isole de plus en plus de la manière de penser comme de la manière d’agir de leurs contemporains ? Inévitablement, cela les expose à devoir vivre et agir, aux yeux de tous, « en tant que chrétiens ». Ou ne doivent-ils pas plutôt renoncer à défendre un capital de foi devenu beaucoup trop clivant, en misant tout sur l’exemplarité de la charité chrétienne ? Ce qui reviendrait à considérer que la mission la plus urgente d’un chrétien ne serait pas de se mettre au service de la Vérité mais de se mettre, comme l’écrivait Maritain, au service du monde. Dans ces conditions, il s’agirait moins pour le chrétien d’exister socialement « en tant que chrétien » que de vivre « en chrétien ».

S’il s’agissait simplement de rappeler au chrétien sa vocation première, cette insistance sur la charité ne souffrirait aucune objection. Dans la vie d’un chrétien, l’union d’amour avec le Christ, et corrélativement avec le prochain, demeure bel et bien l’essentiel. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit ici. La question n’est pas de savoir ce que c’est que d’être un bon catholique dans une époque qui n’en compte plus beaucoup. La question est de savoir si, oui ou non, il est toujours aussi important, aujourd’hui comme hier, d’être un catholique . Un catholique, plutôt qu’un protestant par exemple, ou un musulman ou un athée, un bouddhiste, que sait-on encore ? Savoir ce que doit faire un catholique de sa pauvre carcasse pour se sanctifier encore dans une société sécularisée n’est pas, je crois, l’enjeu le plus important de notre temps. Prendre acte du reflux général de la foi et accepter la sécularisation des sociétés comme un « nouvel âge de la chrétienté » qui s’ouvre devant nous paraît d’un optimisme quelque peu outré. Certes, la vigueur du christianisme n’est pas une simple question d’arithmétique, on ne peut mesurer la vitalité de la foi au nombre de ceux qui la professent. On peut avoir la foi, pratiquer, et pour autant rester un très mauvais chrétien. Pour autant, il ne semble pas que cette réalité soit nouvelle au point qu’il nous faille souhaiter ardemment que les catholiques soient moins nombreux pour n’en être que meilleurs. .

A moins de supposer que la foi, avec tout ce qu’elle suppose d’adhésion à une Vérité révélée, n’est plus une vertu absolument essentielle, il paraît difficile de comprendre comment certains peuvent accueillir avec tant de bonne grâce la mort annoncée de ce qui, sous le nom de Chrétienté, désignait l’ensemble des institutions supposées nourrir et affermir la foi du plus grand nombre. Quelques uns ont même, depuis quelques temps, tiré la sonnette d’alarme contre l’enfermement « sectaire » ou la tentation « identitaire » des milieux catholiques. A les en croire, le vrai catholique aujourd’hui devrait, s’il veut mériter un peu le Ciel, se débarrasser de tout ce qui peut concrètement soutenir sa croyance et partir vivre « en chrétien » au milieu du monde comme le ferait un missionnaire dans une tribu de papous.

Oserais-je suggérer qu’il y a quelque chose d’inconsistant dans cette recherche de dépouillement ? Certes, la pauvreté culturelle, l’isolement, le manque d’appui institutionnel obligent chaque chrétien qui voudrait le rester à une forme d’héroïsme spirituel. Il ne fait aucun doute qu’un fidèle qui parviendrait à conserver sa foi en renonçant aux derniers résidus d’un catholicisme ostentatoire, plus apparent que réel, serait un fidèle en tout point exemplaire. Mais comme il n’est pas un pur esprit il est plus probable qu’il sera emporté lui aussi, s’il n’y prend garde, par la vague générale d’apostasie. Qu’un catholique ne soit pas forcément un catholique exemplaire, parce qu’il va à la messe, n’a jamais été contestable. Mais il ne fait pas de doute non plus qu’il n’aura aucune chance de devenir un catholique exemplaire s’il ne reste pas d’abord un catholique. Nul n’a jamais soutenu qu’il était impossible d’être un bon chrétien sans avoir été dans une école confessionnelle ou sans avoir bénéficié d’un propice entre-soi communautaire. Simplement, ce n’est pas parce que c’est possible que c’est recommandable. Un parent qui voudrait transmettre la foi à ses enfants serait avisé de ne pas leur compliquer inutilement la tâche…

Est-il raisonnable, au nom même de la sainteté de quelques uns, de vouloir sacrifier les droits immuables de la Vérité à être connue de tous ? N’est-ce pas une façon assez bizarre de promouvoir la charité que d’espérer qu’elle ne soit plus pratiquée que par les derniers et, n’en doutons pas, les meilleurs d’entre nous ?

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