Consolation de la Philosophie

Il fût sans doute un temps où les philosophes regardaient passer les processions religieuses avec l’air de supériorité conquérante que confère à un homme l’usage de sa raison. Il fût un temps où ces mêmes philosophes envisageaient de soumettre toute croyance religieuse à l’arbitrage souverain de leur raison. Que l’arbitrage penchât dans un sens ou dans l’autre ne changeait rien au destin de la religion. Dans tous les cas de figure, elle se trouvait subordonnée à l’autorité de la raison philosophique. Conflit de préséance qui, l’espace d’un moment, tournait au bénéfice de la philosophie…

L’espace d’un moment, seulement. Car on pourrait penser que ce temps est désormais révolu. A celui qui s’aviserait de demander comment se porte la philosophie, il suffirait de recommander une petite escapade en librairie. Cherchant les philosophes parmi les rayonnages, ce promeneur bibliophile les verrait sans doute placés à côté des ouvrages de psychologie appliquée et à proximité immédiate des nombreuses initiations à l’ésotérisme, au bouddhisme, au christianisme, au chamanisme ou plus généralement à tout ce qu’on peut fourrer dans la catégorie : « Sagesses ».

Sommée de choisir entre sa vocation de connaissance rationnelle et sa vocation de sagesse, elle se trouve ou bien reléguée du côté des sciences (sciences humaines de préférence), ou bien repoussée dans le voisinage vaporeux des « spiritualités ». Obligée de se plier aux standards méthodologiques de la science, elle doit renoncer à être ce que Nietzsche appelait joliment une « faiseuse de monde ». Au regard de cette exigence inaugurale, qui lui donnait pour tache d’embrasser du regard la vie et la mort, le bien et le mal, l’être et le non-être, le monde et l’origine du monde, la philosophie académique contemporaine paraît s’être modestement repliée sur un potager de quelques pieds carrés où personne ne vient l’embêter.  Small is beautiful.

Si elle choisit au contraire d’assumer cette ambition cosmologique et métaphysique qui fût la sienne au départ, il lui faut alors renoncer humblement à revendiquer le privilège qui la démarquait des autres visions du monde. Car toute rationnelle qu’elle soit, elle n’a aucun droit désormais de s’estimer plus juste qu’une autre dans les réponses qu’elle prétend fournir aux grandes questions que l’humanité s’est toujours posée. Si elle veut continuer à être une sagesse, il lui faut donc renoncer à la prétention d’être considérée comme un savoir. Si elle veut être encore considérée comme un savoir, il lui faut renoncer à être une sagesse. En aucun cas elle ne peut plus être l’un et l’autre, un authentique savoir portant sur le Tout.

Certes, la vieille fille suscite encore de l’intérêt. Ce qu’il y a, c’est qu’elle ne déchaîne plus les passions. A l’exception de quelques cercles académiques où l’on peut encore avoir la chance d’assister aux assauts faméliques de wittgensteiniens en robe oxonienne contre le nid d’aigle imprenable d’une citadelle phénoménologique défendue par trois vieilles oies du capitole, plus personne ne songerait à considérer la philosophie comme un enjeu hautement politique. Un homme comme Socrate y serait à son aise, assuré de passer relativement inaperçu quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise. Plus personne ne prend assez au sérieux les prétentions des philosophes pour fomenter des révolutions en leur nom. Dans le purgatoire des opinions privées auxquelles on ne reconnaît plus aucun droit de Cité, la philosophie a enfin retrouvé la religion, sa bonne vieille copine.

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